« L’art est le produit de deux pôles ; il y a le pôle de celui qui fait l’œuvre et le pôle de celui qui la regarde. Je donne à celui qui regarde autant d’importance qu’à celui qui la fait. » 1
Marcel Duchamp
 Why not sneeze Rrose Sélavy (Pourquoi ne pas éternuer ?), 1921. Ready-made, cage à oiseaux, 152 cubes de marbre en forme de sucre, os de seiche et thermomètre, 12,4 x 22,2 x 16,3 cm. Collection Louise et Walter Arensberg. (Une réplique de 1964 est au musée national d’Art moderne de Paris.)
© Philadelphia Museum of Art. Photo : The Louise and Walter Arensberg Collection, in Pierre Cabanne, « Duchamp et Cie », 1996, Paris, éditions Pierre Terrail, p. 126 (haut). |
Le regardeur est agacé par cette chose. Est-ce une œuvre d’art ? Tous les éléments qui la composent sont des objets quotidiens ordinaires. Ce n’est pas un catalogue à la Prévert mais cette accumulation semble inhabituelle, incohérente. La cage est pleine mais sans oiseau. Le marbre est froid mais on n’a pas l’habitude d’utiliser un thermomètre pour mesurer sa température. L’os de seiche ne peut être picoré. L’observateur remarquera la petitesse de la cage et la prédominance du blanc.
Si cette accumulation d’objets naturels ou manufacturés est présentée dans un musée avec un cartel, il s’agit donc d’une œuvre d’art. Cela irrite déjà beaucoup. La lecture du cartel ajoute au questionnement. Nous faisons marcher notre mémoire pour associer la température du marbre à l’instrument de mesure. L’oiseau s’est envolé, la cage est très lourde… L’os de seiche est le vestige d’un autre animal… Il doit y avoir du sens caché… et pourquoi ce titre-question ?
On peut qualifier cette œuvre de déconcertante, la supposer ironique. C’est son caractère énigmatique qui est le plus intéressant. Le discours tenu sur elle est à l’opposé de l’affirmation, de l’explication. Est-ce le cadre du musée qui l’héberge qui fait que l’objet exposé devient de l’art ? L’hétérogénéité de l’association des composants est-elle l’affirmation que seul l’artiste connaît les raisons de cette accumulation déraisonnable ? Les morceaux de marbre imitent le sucre. Depuis Platon la mimésis est affaire esthétique. L’étrangeté intrigue car nous supposons un sens possible. L’art serait-il réservé aux seuls initiés ? Cube, cubisme, sucre, sucré, art pompier bien léché. L’éternuement n’est pas maîtrisable, pourquoi ne pas faire avec désinvolture des détournements, des associations qui échappent au sens, autorisent la liberté des sauts poétiques ?
« Duchamp lui-même acceptait de bonne grâce toutes les interprétations, même les plus farfelues, car elles l’intéressaient non pas en tant que vérités mais comme autant de créations de la part de ceux qui les formulaient 2. »
Après Duchamp, l’art n’est plus obligé de représenter, il peut présenter, donner à voir notre propre interrogation sur l’art, notre désir d’être constructeur et non suiviste. Ce qui caractérise l’énigme, c’est le questionnement sans cesse réactivé car sans réponse.
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