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« Ici commence où tout s’arrête.
Alors respecte. » 1
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Mireille Monfort
Mireille Monfort a enseigné durant quatre ans l’éducation civique dans le collège de We, sur l’île de Lifou, l’une des trois îles de l’archipel des Loyauté, en Nouvelle-Calédonie. Elle a pu y percevoir les hétérogénéités toutes particulières dont sont porteuses, loin de la métropole, les notions d’identité et de citoyenneté.
La Nouvelle-Calédonie est devenue colonie française en 1853 mais le gouvernement français ne s’installe à Lifou 2 qu’en 1864. Depuis 1842, les Loyauté avaient été évangélisées par des missionnaires protestants envoyés par la London Missionary Society (LMS), suivis de près par les pères maristes, catholiques français, en 1858.
Cette double influence anglaise et française marque encore aujourd’hui le paysage : gazon parfait autour des cases, matchs de cricket le samedi matin ; elle est également sensible dans la langue : melek signifie lait 3, sipun 4, petite cuillère et, beaucoup moins réjouissant, astickage 5 révèle la pratique de châtiments corporels.
Nous avons là les premiers éléments d’hétérogénéité de la population de Lifou, plus communément appelée kanake, qui compte 8 000 habitants dont 97 % d’origine mélanésienne, et donc à première vue pourtant parfaitement homogène. La fréquentation ancienne des îles Loyauté par des baleiniers, des commerçants de bois de santal, des aventuriers en tous genres : australiens, anglais, américains, plus les teachers protestants polynésiens, a conduit à un extrême métissage de la population. Là encore, apparente homogénéité mais, en réalité, totale hétérogénéité.
Après avoir enseigné durant trente ans dans la proche banlieue parisienne où l’hétérogénéité des classes était ethnique, religieuse, mais aussi chiffrable dans les résultats scolaires, en arrivant au collège public de We, j’ai d’abord été frappée par l’étonnante homogénéité des classes : 99 % d’enfants kanaks avec, par-ci, par-là, un élève européen, enfant d’un collègue ou du médecin.
L’hétérogénéité, c’est le sel de notre enseignement. Je n’aborderai là qu’un seul domaine, celui du « bon usage » de l’hétérogénéité dans l’enseignement de l’éducation civique en classe de 6e, lequel enseignement m’a révélé, en Nouvelle-Calédonie, une société beaucoup plus contrastée qu’elle ne m’était apparue au premier abord.
J’ai tout de suite mis en place, pour chaque élève, un « Cahier Jeune Citoyen ». L’élaboration de ce cahier s’est déroulée sur l’année scolaire. Il se composait des trois parties imposées par le programme : 1. Mon identité, 2. Ma citoyenneté, 3. Notre patrimoine.
Hétérogénéité ou démultiplication de l’identité ?
L’identité, c’est d’abord le prénom. Tout enfant kanak a un ou plusieurs prénoms de baptême : Odile, Romain, Jean-Paul, Aïcha. Mais il a aussi un prénom en lifou ou drehu qui est la langue vernaculaire. Ces prénoms, comme dans toute société rurale traditionnelle, sont transmis de génération en génération : on donne au nouveau-né le prénom du grand- père, du père ou de l’oncle si c’est un garçon, le prénom de la grand-mère ou d’une tante si c’est une fille. Le prénom kanak sert à établir le lien avec le clan, il se rattache souvent au totem du clan. Il fixe une ligne de vie à l’enfant qui vient de naître. Pulue est ainsi un prénom qui désigne les petits tambourins fabriqués avec de l’écorce et qui seront utilisés pour rythmer les danses traditionnelles du clan. « Aiguille à coudre » destinera une petite fille à être plus tard une bonne ménagère. Un prénom signifie « Le vers qui marchait dans la terre » ; un autre, Kainga, « Le vainqueur », est donné au premier fils d’un petit chef, celui qui succédera à son père à la tête de la chefferie. Le prénom Ou, « La clef qui ouvrira les portes », pour le petit-fils d’un grand chef, pourra créer des problèmes de succession, car cet enfant, qui n’est pas héritier direct à la chefferie mais a reçu son prénom de son grand-père, grand chef incontesté, pourra se prévaloir d’une investiture quasi officielle. Avec le prénom on transmet à l’enfant une fonction, le rôle qu’il aura à tenir dans la famille, dans le clan. Et il y a souvent un troisième prénom d’usage.
L’entrée en 6e est souvent vécue par l’enfant comme une rupture pouvant être comparée à l’initiation chez les peuples traditionnels. Pour l’enfant kanak, l’entrée en 6e, c’est le grand saut dans l’inconnu. Cette rupture commence avec l’appel le jour de la rentrée : un certain nombre d’enfants ne répondent pas à l’appel de leur prénom, celui de l’état civil n’étant pas celui d’usage, le seul par lequel ils ont toujours été nommés, par lequel ils ont existé jusqu’à ce jour fatidique de leur scolarisation dans un collège public français. Premier aperçu de l’hétérogénéité séparant les enfants connaissant leur identité officielle de ceux qui ne connaissent que leur identité clanique.
Lorsque sur le Cahier Jeune Citoyen l’enfant a écrit ses prénoms, tenté de s’y retrouver, nous passons à l’étude des actes de l’état civil et là, la différence avec l’état civil français me saute au visage car, sur les Terres françaises d’Océanie coexistent deux états civils : l’état civil commun et l’état civil particulier ou coutumier. Alors que le premier n’enregistre que trois actes : la naissance, le mariage et le décès, l’état civil coutumier en enregistre quatre, donc un supplémentaire : celui de l’adoption.
L’adoption, le « don » d’enfant, est un acte coutumier essentiel dans la construction de l’identité kanake. La femme, qui quitte son clan en se mariant, doit « donner » son premier ou son deuxième enfant à son clan d’origine pour que le clan reste vivant et ne disparaisse pas avec les départs des filles qui se marient.
L’enfant est souvent donné alors qu’il n’a que quelques mois mais parfois il a déjà deux ou trois ans, il a des souvenirs ; les traumatismes sont inévitables. En quatre années, sur sept classes de 6e, parmi une vingtaine d’enfants ayant fait l’objet d’un acte d’adoption, je n’ai constaté qu’un seul cas d’enfant non perturbé. Tous les autres affrontaient une souffrance qui se révélait lorsqu’ils collaient sur leur cahier le formulaire de cet acte d’état civil supplémentaire. « C’est dur, Madame », me dit un jour l’un d’entre eux ; je lui demandai : « Qu’est-ce qui est dur ? » « D’être adopté, ç’a été dur de dire : “maman”. Avant j’appelais “maman” ma mère (naturelle) et puis il a fallu que j’appelle “maman” ma tante que je ne connaissais pas. Et puis je n’ai plus jamais revu ma première mère. » Certains se découvrirent aussi des frères et sœurs naturels car l’adoption entraîne aussi le changement de patronyme.
Nouvelle hétérogénéité dans l’identité d’une classe avec en moyenne quatre enfants « donnés/adoptés » par classe. Depuis quelques années, l’adoption semble vécue de plus en plus douloureusement : des mères refusent de « donner » leur enfant. Pourtant la pratique du « don » d’enfant demeure importante et si, aujourd’hui, elle est refusée par certains, pour d’autres, elle a constitué un des éléments de survie du peuple kanak.
L’identité culturelle
En Nouvelle-Calédonie, la culture est marquée par la religion protestante majoritaire : deux tiers de la population pour un tiers de catholiques. Les guerres religieuses sont restées vivaces dans les mémoires, elles sont récentes. La religion chrétienne imprègne fortement la vie quotidienne en pays kanak bien que l’évangélisation n’y ait guère plus de cent ans. Mais là, l’homogénéité de la culture kanake (la « Coutume ») l’emporte sur l’hétérogénéité religieuse depuis plusieurs années, depuis Vatican II. Chaque année, les grands rassemblements protestants de Pâques, les « conventions », sont des moments forts d’œcuménisme.
L’identité, c’est aussi le clan. Autre moment fort du cours d’éducation civique et à nouveau hétérogénéité : il y a les clans de la mer, les premiers clans arrivés sur l’île et qui sont restés propriétaires de la terre, et les clans arrivés d’autres îles plus lointaines du Pacifique comme le clan des Tongiens (île Tonga). Si tous sont Océaniens, leurs origines ethniques sont diverses : mélanésienne, wallisienne, polynésienne. Cette hétérogénéité se traduit dans la classe : certains élèves connaissent leur clan et ont gardé un fort sentiment d’appartenance à ce clan, les autres, de plus en plus nombreux, vivent dans une certaine acculturation et ont perdu toute conscience d’appartenir à un clan. Les premiers ont leur totem, savent tout de lui et, même s’il doit rester entouré d’un mystère, rester secret, car c’est « tabou », certains d’entre eux acceptent de le nommer et parfois de le représenter par un dessin. Ces totems relient le clan à la nature : ce sont le poisson, la tortue, la roussette 6… Pour d’autres, parler du clan, c’est l’occasion de renforcer les liens avec la famille car tout le travail sur les différentes parties de l’identité, avant d’être écrit par l’élève sur le cahier, a fait l’objet de réponses à un questionnaire distribué en début d’année.
Hétérogénéité de la filiation enfin : la société kanake est une société patriarcale mais l’éducation de l’enfant y est confiée à l’oncle maternel. C’est par l’oncle maternel que se transmet la « Coutume ».
Deuxième trimestre, deuxième partie du programme : la citoyenneté. Depuis les accords de Nouméa de 1998, les Calédoniens ont une double, voire une triple citoyenneté : citoyenneté française (les scrutins y sont les mêmes qu’en France métropolitaine), citoyenneté calédonienne (on vote pour élire les représentants des institutions territoriales) et citoyenneté européenne. Comment faire comprendre à un jeune Kanak vivant aux antipodes de Bruxelles qu’il a la citoyenneté européenne ? Son passeport sera pourtant européen et la transformation récente du paysage porte l’empreinte européenne : les aménagements d’un quai et d’un petit port ont été réalisés grâce au Fonds européen pour le développement (FED). Lors du référendum de 2005, les habitants de Lifou se sont prononcés en faveur la Constitution européenne.
La vulnérabilité est le thème central du livre de Yoram Mouchenik, L’Enfant vulnérable : « Dans la littérature orale kanake on voit que l’enfant est placé au centre de tous les enjeux. Tantôt délaissé ou exposé, tantôt choyé et exalté, il constitue le point focal d’une tradition politique qui parle de ses chefs en les appelant “enfants” ou enfants-chefs” 7. »
En 1999, avant de disparaître, Jean Ménéchal écrivait : « Les tentatives de transcender l’altérité se soldent en général par la négation de sa différence et l’abandon de l’identité même qui fonde le rapport au sujet 8. » L’hétérogénéité resterait donc une nécessité pour l’affirmation de l’identité. René Girard 9 l’affirme dans toute son œuvre et plus particulièrement dans La Violence et le sacré. Dans la plupart des sociétés anciennes, le mimétisme conduit à la violence. La naissance de jumeaux provoquait des peurs révélant qu’ils pouvaient mettre en danger la société dans laquelle ils naissaient, ce mythe gémellaire se retrouvant comme fondateur de nombreuses civilisations 10.
L’hétérogénéité qui m’est apparue au travers de l’enseignement de l’éducation civique, chez les élèves kanaks, pourrait bien être aussi un facteur de vulnérabilité de ces jeunes Océaniens. « Alors respecte. »
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