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Le livre de Marcel Gauchet offre une réflexion serrée sur la laïcité et plus généralement sur le rapport du religieux au politique. Ce n'est pas uniquement aux relations, souvent mal interprétées, qu'entretiennent les Églises et l'État que s'intéresse l'auteur : la laïcité n'est pas considérée ici dans son acception la plus stricte mais est, au contraire, mise en perspective par un questionnement sur les relations fort subtiles qui unissent l'individu au collectif, le particulier au général. Ce « parcours de la laïcité » restitue au cours de l'histoire moderne et contemporaine les différentes définitions et statuts qu'ont pu prendre l'individuel, le collectif, l'identité et la collectivité et, partant, le privé et l'État. Et la laïcité est justement au centre de ces recompositions et de ces redéfinitions incessantes qui conduisent aujourd'hui à une transformation radicale du statut du religieux et de l'État. Ces transformations se produisent, non pas tant dans les mots ou les structures, qui ne changent pas, que dans les représentations, masquant ainsi ce que l'auteur appelle une révolution en profondeur du « croyable ».
Marcel Gauchet analyse ce qu'il a appelé le « parcours de la laïcité » au cours de ces trois derniers siècles. Il montre le passage de la domination du religieux à sa « secondarisation » (moment où l'autorité royale se subordonne le religieux), puis le passage à la « privatisation ». L'émancipation du religieux est ainsi bien plus qu'une laïcisation de la politique et des mœurs, il s'agit d'une révolution du rapport au sacré. Aujourd'hui nous serions devant le plus grand bouleversement et pour l'État et pour le religieux car la cessation de leur combat les oblige à se redéfinir, à se repenser. « La politique a perdu l'objet et l'enjeu qu'elle devait à son affrontement avec la religion. [...] Nous sommes en train d'apprendre la politique de l'homme sans ciel - ni avec le ciel, ni à la place du ciel, ni contre le ciel. »
On aurait pu croire que les grandes idéologies athées, critiques vis-à-vis de la religion, manifestaient cette crise de la religion. Mais ces idéologies, que l'auteur appelle des religions de substitution, lui empruntent trop pour ne pas lui ressembler. En fait la crise du croyable est plus visible dans l'apparition d'une attitude consumériste, d'une posture de demandeur qui fait son marché au sein des croyances : ce n'est plus la dimension révélée de la religion qui est un argument mais son apport au bien-être, au même titre que le sport pourrions-nous dire.
Le statut de la transcendance aussi bien étatique que religieuse se trouve ainsi complètement transformé. Nous sommes à l'ère du choix. La religion n'est plus du domaine de la révélation mais se doit de répondre à une demande de sens. Elle n'est plus perçue comme normative. Elle est au contraire instrumentalisée dans une logique consumériste et se doit de fournir des éléments de réponse à chaque individu, se trouvant par là même atomisée, parcellisée au risque de perdre sa cohérence globale. Dans ces conditions, il est nécessaire, on le comprend, de réévaluer le phénomène récent du « retour du religieux ». Le retour du religieux est illusoire. Il est en partie motivé par la nécessité d'une réponse à la crise économique des années 1970. Il ne s'agit plus de rentrer dans un monde religieux (impossible retour au passé) mais de piocher des réponses dans les religions. Ce qui est au cœur de ce retour est la volonté de se retrouver, de s'identifier : la religion est vécue de manière identitaire, culturelle, relativiste. Ce retour du religieux n'est pas un danger pour la laïcité mais son triomphe : la religion est vidée de sa transcendance.
La démocratie a vécu une transformation similaire et les relations qu'entretiennent la société et l'État se trouvent considérablement modifiées : les individus ne se projettent plus dans un État qui les unirait et transformerait et unifierait leur image composite. Il n'est plus question d'endosser l'habit du citoyen, de parler la langue de l'intérêt général. Ce qui est désormais demandé à l'État, ce n'est pas d'incarner un intérêt général, c'est de réfléchir dans son miroir (par le jeu de la représentativité) chacune des particularités. L'État n'a pas cette dimension fédératrice, cette capacité d'unification et de cohésion qu'il disputait à l'Église : il laisse une société civile individualisée, amas composite de minorités, incapable de dépasser ce pluralisme.
Cette représentativité est une réflexion sans partage : la société se projette intégralement dans l'État sans distinction de ce qui devrait être du domaine du privé ou du public. L'État absorbe tout et doit tout réfléchir. Représenter ne signifie plus alors unifier, dépasser les différences mais les exhiber, les faire voir.
Nous sommes au niveau le plus bas de la représentation, nous sommes plongés dans un système d'offre et de demande sans relief, sans symboles, sans transcendance. L'État est un produit de consommation comme un autre et la société civile s'en trouve remise à elle-même.
Ph. D.
Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Gallimard, coll. « Le débat », 144 p., 1998.
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