Les Lumières : histoire et philosophie
Le texte de Kant Qu'est-ce que les Lumières ? (1784) fait partie des textes les plus souvent abordés en Terminale. Et cela pour des raisons évidentes qui tiennent tant à la teneur du texte de Kant qu'aux objectifs de l'enseignement philosophique dans le secondaire. Pour s'en convaincre, il suffira de relire toutes les instructions précédant les programmes de philosophie depuis 1865.
En ligne
On trouvera le texte de Kant en ligne sur le site du projet Encéphi (encyclopédie hypertexte de la philosophie).
www.cvm.qc.ca/encephi
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Or, lorsque les élèves entament l'étude de ce texte de Kant, ce n'est pas sans avoir quelques idées à propos des Lumières. La chose n'est pas entièrement neuve pour eux, loin s'en faut, puisqu'ils en ont déjà entendu parler en histoire, par deux fois au cours de leurs études : une fois en classe de quatrième, une autre fois en seconde.
Sachant cela, il peut être intéressant, d'une part de relever ce que les élèves ont retenu de leurs cours d'histoire, et, d'autre part, d'observer les conflits d'interprétations qui peuvent exister entre les deux approches, philosophique et historique.
Lorsqu'on les sollicite sur le sujet, on se rend vite compte que quelques grands traits les ont marqués. On peut les rassembler en trois points principaux :
- les Lumières ont préparé la Révolution française ;
- les Lumières consistent essentiellement en une affirmation de la liberté de penser et une critique du christianisme et de la croyance en général. À cette occasion, les figures de Diderot et de Voltaire sont souvent convoquées ;
- le symbole des Lumières, c'est l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
Voilà, dans les grandes lignes, et avec une infinité de variations possibles bien entendu, ce que l'on obtient comme réponses lorsque l'on interroge une classe à propos des Lumières.
Dans le fond, les élèves ont bien raison, d'autant plus que c'est ainsi que leur a été présenté (de manière évidemment moins caricaturale) ce mouvement de pensée. En ce qui concerne le premier point par exemple, il est clair que le programme d'histoire incite à une telle représentation des choses.
Dans le B.O. hors série n° 6 du 31 août 2000 (www.education.gouv.fr) qui présente les programmes d'histoire de la classe de seconde générale et technologique, on peut en effet lire : « Afin de comprendre la rupture que constitue la Révolution française, il est nécessaire de commencer par une rapide présentation de la France en 1789 pour souligner les pesanteurs du système politique et social de l'Ancien Régime, alors qu'émergent des idées nouvelles exprimées par les philosophes des Lumières et lors des révolutions anglaise et américaine. »
Cependant, au cours de la lecture du texte de Kant, les élèves les plus perspicaces ne manqueront pas de remarquer que la position kantienne se refuse à penser que la Révolution puisse constituer un progrès digne de l'ambition des Lumières. Bien au contraire, la révolution apparaît plus comme un échec politique que comme un projet des Lumières : en ruinant un système de lois particulier, la révolution ruine toute légalité possible et la révolution qui se fait au nom de la liberté ne peut que manquer son but dans la mesure où elle impose (elle est de l'ordre de la contrainte) la liberté. Une liberté par contrainte, voilà une formidable contradiction que Kant ne peut manquer de souligner.
Il y a certainement là matière à penser et à problématiser. Et avant toute chose, il peut être intéressant de travailler sur le décalage entre l'ambition des Lumières (parmi ses plus éminents représentants, presque aucun ne souhaite de rupture révolutionnaire) et les conséquences de ce mouvement (notamment l'hostilité croissante à l'Ancien Régime).
Ces points ne sont pas toujours faciles à expliquer à une classe : en témoignent la stupeur et l'incompréhension qu'entraîne la lecture du paragraphe expliquant que le principe « Raisonnez mais obéissez » s'inscrit parfaitement dans l'esprit des Lumières tel que Kant le décrit, c'est-à-dire l'esprit de réforme.
En ce qui concerne la référence à l'Encyclopédie, là encore des tensions peuvent apparaître entre le cours d'histoire et le texte de Kant. Alors que les élèves auront retenu que l'Encyclopédie était l'instrument incontournable de la diffusion des Lumières, le texte de Kant suggère que l'accumulation des connaissances n'a rien à voir, à proprement parler, avec l'esprit des Lumières. Ce que Kant retient est plus immédiatement compréhensible lorsque l'on utilise le mot allemand « Aufklärung » qui, plus que le pluriel français « Lumières », suggère un mouvement, un acte. L'important dès lors pour Kant n'est pas le développement encyclopédique des sciences, mais au contraire la manière nouvelle, libre et rationnelle d'aborder les phénomènes. Le seul instrument de diffusion des Lumières est pour Kant la réforme du jugement. D'ailleurs, le professeur Kant rappelle dans son Annonce sur le programme des leçons pour le semestre d'hiver 1765-1766 : « Le professeur ne doit pas apprendre des pensées... mais à penser. » Dès lors, l'œuvre pédagogique du représentant des Lumières ne doit-elle pas s'en tenir à une présentation des savoirs : elle doit au contraire s'interroger sur les conditions du savoir.
Par ce biais, il peut être envisageable d'entamer un travail sur la notion de critique comme distincte de la simple opposition. Et l'on peut par exemple tester le domaine d'extension de la critique (et surtout les limites couramment et, pourrait-on dire, librement acceptées à la critique) en observant et en commentant en classe la réaction des élèves à un sujet comme : « Peut-on critiquer la démocratie ? »
Pour en savoir plus
Sur le développement, la diffusion et les conséquences sociales et politiques de la période des Lumières, on trouvera un cours d'histoire bien fait et destiné aux élèves.
http://perso.wanadoo.fr/j-b-histoire
Sur le cercle vicieux de la pensée encyclopédique, on trouvera (site Encéphi), l'article de Jean-Luc Gouin.
www.cvm.qc.ca/encephi
Sur les rapports entre éducation et philosophie du siècle des Lumières, on pourra lire l'article de Sébastien Charles de l'université d'Ottawa.
www.bu.edu/wcp
Sur le site d'histoire Cliotexte, destiné aux professeurs d'histoire, on trouvera de nombreuses citations ainsi que quelques textes et biographies succinctes des grands représentants des Lumières : Buffon, Condorcet, d'Alembert, Diderot, Du Marsais, Furetière, Grimm, Helvetius, Holbach, La Pérouse, Locke, Malesherbes, Montesquieu, Quesnay, Rousseau, Vauvenargues, Voltaire.
http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte
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Enfin, dernier décalage sensible entre les approches historique et philosophique (perceptible en tout cas dans le cadre de l'enseignement secondaire) : là où l'on a incité les élèves de seconde à décrypter la teneur et la portée d'un moment de l'histoire, on leur demande maintenant, en philosophie, de considérer, avec la lecture de Qu'est-ce que les Lumières ?, que les Lumières ne sauraient être seulement une période historique, fût-elle de la plus haute importance et d'une grande signification pour des citoyens contemporains. Si les Lumières consistent bien en « la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dans lequel il se trouve par sa propre faute », comme dit Kant, rien ne laisse à penser que cet « homme » puisse se réduire à l'homme du xviiie siècle. Et il n'est peut-être pas vain d'interroger les élèves, après la lecture complète de l'opuscule et à la lumière des observations de Kant, sur l'éventuelle persistance d'obstacles aux Lumières ; bref, de leur proposer, en considérant le monde et la société dans laquelle ils vivent, de faire une sorte d'état des lieux de l'avancement des Lumières. On pourra à l'occasion remarquer que c'est au moment (ou à peu près) de leur majorité légale qu'on les pousse à s'interroger sur la notion de majorité au sens kantien.
Ph. D.
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