Enjeux du progrès technique
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Paul Mathias : L'usage de la notion de technologie reste relativement trouble et approximatif. On paraît en effet désormais confondre les notions de « technique » et de « technologie », comme si la « technologie » n'était au fond qu'une « technique » rehaussée par sa modernité ou sa contemporanéité, comme si le marteau devait être un objet technique requérant de l'usager la maîtrise d'une simple habileté technique, et l'avion un objet technologique requérant du pilote une maîtrise technologico-scientifique.
Pourriez-vous contribuer à clarifier cette équivoque, et bien plutôt indiquer pourquoi cette équivoque non seulement signale un contresens, mais jette aussi un voile d'ignorance et de platitudes sur les concepts de « technique » et de « technologie » ?

Comment passer du concept de « technique » à celui de « technologie » ?

Bernard Decomps : La confusion entre « technique » et « technologie » ou encore l'équivalence trop souvent acceptée entre la notion de « nouvelle technique » et celle de « technologie » sont des avatars du franglais. Si les significations respectives de ces deux termes ont fluctué au cours des siècles, depuis les encyclopédistes, la technique codifie les pratiques des métiers alors que la technologie est une « théorisation » des techniques, un regard logique pour les aborder, une façon de comprendre leur agencement.
Pour les encyclopédistes, il s'agissait avant tout d'ouvrir à des non-initiés la compréhension et l'usage de machines dont la technique, entendez la codification, était l'apanage des initiés de chaque corporation. Diderot, d'Alembert ou Condorcet, en fixant les métiers à tisser et l'agencement de toutes leurs pièces sur des planches admirables n'avaient pas l'ambition de devenir tisserands : en revanche, ils offraient aux lecteurs de l'encyclopédie une chance unique de comparer les métiers à tisser, de comprendre leur fonctionnement, de permettre un choix plus éclairé en fonction des objectifs de leur utilisateur.
De nos jours, quand vous tentez de faire fonctionner votre magnétoscope, vous êtes dans le domaine de la technique lorsque vous vous bornez à lire la notice qui contient les procédures à suivre pour accéder aux différentes fonctions. À l'opposé, il existe une autre démarche, plus proche de la technologie, qui consiste à tenter de comprendre un schéma logique qui expose l'agencement des différentes composantes. Telle combinaison permet d'aboutir aux fonctions d'enregistrement, telle autre à la diffusion des informations, une troisième au décalage temporel, et ainsi de suite. Celui qui s'aventure dans une telle exploration ne fera pas nécessairement marcher plus vite le magnétoscope. En revanche, il aura naturellement accès aux précautions à prendre, aux motivations des concepteurs pour tel ou tel parti pris dans le choix des pièces ou dans leur agencement. Il en déduira, le cas échéant, les nouveaux concepts à mettre en oeuvre dans une nouvelle génération d'appareils, par exemple pour dilater telle ou telle partie de l'image, comprimer d'autres passages, modifier telle ou telle partie du programme, devenir coauteur là où l'utilisateur de la gamme actuelle n'est que spectateur. En clair, un schéma logique permettra de pressentir ce qui manque à ce magnétoscope pour devenir un lecteur de DVD.
Dans le champ du commerce ou de la communication, les procédures sont des techniques à mettre en oeuvre. Le bachelier qui n'aurait retenu que les procédures de son passage au lycée ne mériterait pas le titre de bachelier technologique, qui requiert les éléments de théorisation que la science de gestion lui apporte.
Revenons à la période des Lumières. Lorsque, poussée par l'élan égalitaire, la Révolution balaya les corporations dans un authentique désir de libération, on ne peut que regretter qu'elle n'ait pas su tirer la contribution positive des encyclopédistes, celle de promouvoir, avec autant de fermeté, une initiation des citoyens à la technologie. Elle tenta de le faire au Conservatoire national des arts et métiers : on sait qu'en dépit de ses efforts l'abbé Grégoire ne fut pas réellement suivi.

Une première acception contemporaine de la technologie

Il faut reconnaître que la « théorisation » des encyclopédistes n'allait guère au-delà d'une classification des techniques. Notons qu'à la même époque Lavoisier mettait au point une autre classification, celle des éléments simples (qui allaient devenir des atomes) et des éléments composés, et que cette classification était la base de la chimie moderne. Dans le champ des techniques, le recours à la seule classification ne s'est pas révélé aussi fructueux. Il faudra attendre près d'un siècle pour que vienne d'outre-Rhin, avec Frantz Reuleaux, une forme de théorisation plus ambitieuse : ce dernier rend compte des performances des machines mécaniques en prenant appui sur les propriétés mécaniciennes (cinétiques et dynamiques) des pièces qui les composent.
Frantz Reuleaux peut être considéré comme le précurseur de la technologie structurale, cette méthode qui consiste à décomposer en éléments simples les machines qui relèvent d'un même champ, modélise le comportement de ces éléments à partir des lois de la physique, et élabore un modèle de comportement des machines qu'on a déjà construites ou qu'on pourrait concevoir par toute combinaison des constituants élémentaires. Cette modélisation de l'état de l'art, mise au point autour des machines mécaniques, s'est répandue de nos jours à tous les secteurs de la technologie. Son rôle est majeur dans l'enseignement de la technologie - longtemps concentrée sur une série d'études de cas sans logique apparente - et a permis de lui substituer une construction à partir d'une base d'éléments simples.

Du point de vue du technologue ou de l'ingénieur, la technologie structurale bute sur deux limites :
Facile d'usage quand tous les éléments relèvent du même champ technologique, des mêmes lois physiques, elle devient d'utilisation moins commode quand l'objet visé repose sur une intégration d'éléments physiques, chimiques, biologiques avec des règles d'optimisation rapidement séparées. Faut-il limiter la puissance de l'appareil ou le risque d'explosion ? Faut-il traquer les pollutions chimiques ou le risque sanitaire ? Or, dans leur complexité croissante, les appareillages courants (le téléphone portable, le véhicule automobile, les prothèses, les ustensiles ménagers) reposent sur l'intégration de technologies très diverses.
La technologie structurale a tendance à mettre sur le même plan tous les produits issus d'une même lignée, tous les partenaires d'un même état de l'art. Elle explique le passé, permet de comprendre les performances respectives, mais elle est muette sur l'avenir. Elle ne permet pas de distinguer ceux qui ont des chances de mieux résister à des environnements hostiles ou à l'usure du temps. Quant à savoir si un objet va séduire les clients, il ne faut évidemment pas compter sur elle pour cela.

Du point de vue du philosophe ou de celui de l'homme cultivé, ces questions sont à reprendre, pratiquement terme à terme, autour de la notion de progrès.
La technologie résiste au concept de progrès tel qu'on le définit dans les sciences de la nature. Dans le champ de la connaissance scientifique, on introduit généralement le concept de progrès dans l'emboîtement progressif de lois de la nature à portée de plus en plus générale pour « mieux » rendre compte des observations. La relativité restreinte, dont les effets ne se manifestent que lorsque des mobiles se déplacent les uns par rapport aux autres à des vitesses qui approchent de celle de la lumière, ne se distingue pas de la mécanique rationnelle à vitesse lente ; on peut dire que la mécanique rationnelle s'emboîte dans la relativité restreinte, cette dernière constituant un progrès. Il n'est pas difficile de citer des progrès en mathématiques, par exemple en théorie des nombres, des entiers naturels aux nombres décimaux, puis aux rationnels, puis aux nombres réels, etc. On sent bien que ce mouvement d'intégration progressive d'objets de plus en plus complexes ne va aboutir qu'à nous faire toucher du doigt des moutons à cinq pattes, ceux que fuit à juste titre tout bon technologue.
Une voie très périlleuse s'est ouverte quand on s'est aventuré dans une relation entre progrès et usage progressiste. Quand la technique donne une contribution aux instruments de vie, d'équité, de diffusion de la connaissance, il y aurait progrès ; en revanche, quand elle encourage les destructions, la mort, la condamnation des plus faibles, il y aurait régression. La difficulté réside dans le fait que les deux types d'usage sont constamment mêlés. On peut remonter dans le temps et prendre l'exemple le moins pollué par les relents du « système technique », l'imprimerie et Gutenberg (Johannes Gensfleisch de son vrai nom), pour penser que les premiers incunables ont dû faire frémir les clercs de leur temps à l'idée que des laïcs allaient désormais découvrir seuls des textes qu'ils ne pourraient lire sans danger pour leur âme. Comment interpréter autrement le scandale que fit Luther en diffusant une traduction allemande de la Bible ? Sommes-nous aujourd'hui moins intolérants quand nous condamnons Internet pour l'usage qu'en font des circuits pédophiles ?
C'est le mérite de la technologie génétique que d'introduire une notion de logique technologique vertueuse, une introduction au progrès technologique intrinsèque, sans faire appel à une discrimination dont on mesure aisément l'impuissance quand elle tente de prendre appui sur les applications. Après la première alliance scellée autour de la technologie générale, l'ingénieur et le philosophe se redécouvrent autour de la technologie génétique. Celle-ci, en effet, est pour l'ingénieur une intégration de technologie réussie, gage de sûreté de fonctionnement vis-à-vis des perturbations et pollutions diverses ; pour le philosophe, c'est le passage novateur vers un objet concret qui sait jouer de composants élémentaires vertueux parce qu'ils réalisent plusieurs fonctions à la fois. S'il revient à l'ingénieur de découvrir ces éléments ambivalents, le philosophe aide son compère à comprendre que la complexité conduit souvent aux moutons à cinq pattes et que la simplification, à l'inverse, implique une redistribution complète des fonctions élémentaires. Pas de grande novation technologique sans une simplification fonctionnelle suivie d'une redistribution de toutes les cartes.
Pour être plus complet, il faudrait pousser la réflexion un pas plus loin et tenter de comprendre pourquoi certaines aventures techniques sont sans lendemain alors que la technologie structurale permettrait de certifier que les objets fonctionneront sans problème et que la technologie génétique leur assure une solide avance, leur garantit un progrès technologique, sur les concurrents. Arrivés sur le marché à un mauvais moment, trop tôt ou trop tard, avec un faible pouvoir évocateur, trop chers ou trop bon marché, certains objets techniques « n'ont pas de chance » et trouvent toujours après coup de nombreuses explications à leur insuccès. On aimerait comprendre avant la mise sur le marché, prédire les échecs et, mieux, esquisser les succès de demain. La martingale du concepteur génial, si elle existe, c'est probablement avec les philosophes qu'il faut la rechercher et notamment chez ceux qui sont à l'origine de la technologie générale, troisième lieu de rencontre de la technologie et de la philosophie.



 
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