La science et la vérité
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La collection « Mag »
 

Professeur de philosophie à l'université Paris-VII, Dominique Lecourt est président du Comité d'éthique de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), délégué général de la Fondation Biovision de l'académie des Sciences et président du Conseil de surveillance des Presses universitaires de France (PUF). Il a notamment dirigé le Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences (PUF), couronné par l'Institut de France, et est, entre autres, l'auteur de Contre la peur, L'Amérique entre la Bible et Darwin (Hachette, 1993), Prométhée, Faust, Frankenstein : Fondements imaginaires de l'éthique (Les Empêcheurs de penser en rond, 1996), La Philosophie des sciences (Que sais-je ?) et vient de publier Humain posthumain (PUF, 2003).


Mag philo : Les professeurs de philosophie sont amenés dans leur enseignement à aborder la question de la vérité. Celle-ci met d'emblée en jeu diverses branches de scientificité qu'il est devenu aujourd'hui, du fait de l'hyperspécialisation, difficile - pour ne pas dire impossible - de maîtriser. Comment dans ces conditions la réflexion philosophique sur les sciences peut-elle encore avoir lieu ? N'est-elle pas réduite à être une relecture historique des sciences, et notamment des plus classiques (les mathématiques grecques, la physique galiléenne...) ?

Dominique Lecourt : La philosophie n'a pas à se faire le pléonasme des sciences. L'enseignement de la philosophie n'a pas à en donner une simple relecture historique. La philosophie n'est pas elle-même discipline scientifique, même si elle peut être amenée à emprunter des outils ou des thèmes de réflexion à des sciences existantes, comme la logique ou la biologie. Ce à quoi les philosophes doivent être attentifs, c'est à la philosophie qui se trouve silencieusement à l'œuvre dans la pensée scientifique qui anime les progrès de la connaissance. La pensée scientifique inventive ne cesse de réexaminer et de réélaborer des notions philosophiques dont la portée apparaît transversale par rapport aux disciplines hautement spécialisées dans nos institutions d'enseignement et de recherche. Voyez la notion de causalité au cours du XXe siècle en physique quantique, puis dans la physique dite aujourd'hui du « chaos », voyez toutes les questions d'origine en cosmologie ou en paléontologie, et l'interminable réélaboration de la notion de finalité en matière d'évolution, mais aussi maintenant d'embryologie et de développement... L'histoire des sciences n'a d'intérêt pour les professeurs de philosophie que s'ils y cherchent des épisodes qui éclairent les discussions actuelles, lesquelles devraient inciter les philosophes à repenser leurs thématiques.

Dès lors, les philosophes et les scientifiques parlent-ils du même objet ? Est-ce que la géométrie d'Euclide qu'aime à prendre comme point de départ le prof de philo intéresse encore un tant soit peu un mathématicien géomètre ?

En un sens, les philosophes et les scientifiques ne parlent jamais du même « objet ». Les scientifiques se donnent pour tâche de déterminer des « objets » de connaissance. Ils délimitent la part de l'inconnu qui leur paraît connaissable en fonction de ce qui est déjà connu, selon un jugement qui les expose à l'erreur. Ce procédé déterminant de la pensée scientifique se réalise à l'épreuve de l'expérience par rectifications successives. Quant à savoir, de ce point de vue, si Euclide peut intéresser aujourd'hui un mathématicien géomètre, je me permets de renvoyer au livre limpide du jeune mathématicien Frédéric Patras (cf. Pour en savoir plus) que tous les professeurs de philosophie devraient avoir lu. Toujours est-il que les philosophes n'ont pas en ce sens d'objets, ils ont un objectif : dégager de l'activité scientifique les notions philosophiques susceptibles de dynamiser les autres formes de la pensée et de l'activité humaines, dans un sens ou dans un autre. C'est ici qu'ils jouent, toujours conflictuellement, de la notion de vérité pour garantir comme absolue la valeur de l'interprétation qu'ils donnent de tel ou tel résultat obtenu.

Dans plusieurs de vos premiers ouvrages vous accordez une attention particulière à la manière dont Bachelard notamment aborde d'un point de vue historique et philosophique la question de la science. Aujourd'hui, même si Bachelard ou d'autres - tels que Popper ou Canguilhem - ne sont plus les points de départ privilégiés par l'histoire et la philosophie des sciences contemporaines, ne vous semblent-ils pas néanmoins des repères indispensables pour faire avancer le questionnement philosophique sur la science ?

Permettez que je ne sois pas d'accord avec les termes de votre question. Beaucoup d'indices montrent qu'au contraire un regain d'intérêt se manifeste pour l'œuvre épistémologique de Bachelard, et la notoriété de Canguilhem n'a jamais été aussi grande ; on le traduit aux États-Unis. Un point de vue qui associe indéfectiblement l'histoire et la philosophie des sciences est ressenti comme indispensable après un long règne de l'empirisme logique en philosophie et, en histoire, d'un socio-constructivisme issu de l'œuvre de Kuhn. Lorsqu'il s'agit des sciences, la formule que j'avais risquée il y a plus de trente ans à propos de Bachelard prend valeur de mot d'ordre : il nous faut une « épistémologie historique ». Et, comme son complément, une « histoire épistémologique ».

Dans les ouvrages qui ont suivi, vous avez ensuite permis de repenser la réalité d'une tentation constante de mêler l'idéologie à la science, et notamment de mettre cette dernière au service d'intérêts qui n'ont souvent rien à voir avec le souci scientifique de cohérence et de vérité. Comment vous semble-t-il possible de rendre compte de ce « dévoiement » de la science ?

Parler de « dévoiement » implique l'idée d'une voie droite ou d'un cœur pur, selon le registre que vous préférez. Mais la science n'a pas de trajectoire idéale, et elle n'est jamais, en aucun sens, innocente. Ce qui est vrai, c'est qu'elle a été érigée en un véritable fétiche et appelée à jouer le rôle de valeur suprême dans les sociétés dites industrielles développées sous l'influence du positivisme et, en France, du scientisme de la IIIe République. La science y perd son âme toujours inquiète et devient pourvoyeuse de certitudes supposées garanties. C'est ce qui s'est passé au cours des années 1950 en Union soviétique et dans le mouvement communiste international. Le lyssenkisme que j'ai étudié de près a montré jusqu'à quels crimes une telle conception pouvait couvrir (cf. Pour en savoir plus). Le « créationnisme scientifique » des fondamentalistes protestants américains, auquel j'ai consacré un livre, représente un cas symétrique où la science est appelée à venir conforter une doctrine religieuse.

Vous avez proposé de sortir de la thèse heideggérienne devenue un lieu commun, selon laquelle la science ne penserait pas, et proposé au contraire de montrer, en vous appuyant sur des concepts tels que ceux d'atome, de causalité, de gène, de clonage, que la science ne cesse de s'autodépasser, c'est-à-dire de penser par elle-même bien au-delà d'elle-même. Considérez-vous que cela caractérise l'exigence de vérité en général, auquel cas on pourrait estimer qu'il y a du scientifique bien au-delà des seuls actes de la recherche reconnue ?

Vous parlez à juste titre d'un idéal, d'une exigence, de vérité. Ce dont s'occupent les scientifiques, c'est de rectifier des erreurs au prix d'un mouvement incessant de la pensée. La science ne produit jamais que des connaissances approchées, au prix de « stratégies de négligence » (Pascal Nouvel) très élaborées et très contrôlées. Si par vérité on entend classiquement l'adéquation de l'esprit à la chose, les scientifiques n'ont jamais affaire à elle. Ils procèdent plutôt à la vérification d'un certain nombre d'hypothèses formulées pour rectifier des erreurs qui leur apparaissent comme posant un problème susceptible d'être résolu avec les outils intellectuels dont ils disposent ou peuvent disposer. Les textes d'Einstein sur ce point sont les plus éclairants. Si par vérité on entend la simple cohérence des énoncés, seconde thèse classique, les scientifiques ne s'en contentent pas, car ils explorent et maîtrisent bel et bien leurs objets.

Propos recueillis par Gilles Behnam, professeur de philosophie

Pour en savoir plus
  • Canguilhem G., A Vital Rationalist. Selected writings from Georges Canguilhem, éd. F. Delaporte avec une introduction de P. Rabinow et une bibliographie critique de C. Limoges, Zone Books, New York, 1994.
  • Einstein A., Oeuvres choisies, 6 vol. et plus particulièrement le tome V, Seuil/CNRS, 1991.
  • Gayon J. et Wunenburger J. J. (sous la dir.), Bachelard dans le monde, PUF, 2000.
  • Lecourt D., L'Épistémologie historique de Gaston Bachelard (1969), réed. Vrin, 11e éd. augmentée, 2002.
  • Lecourt D., Lyssenko, histoire réelle d'une « science prolétarienne » (1976), réed. PUF/Quadrige, 1995.
  • Patras F., La Pensée mathématique contemporaine, PUF, 2001.
  • Le rapport établi par Dominique Lecourt en 1999 sur l'enseignement de la philosophie des sciences. Nombreuses propositions pour réévaluer l'importance de cet enseignement et proposer les modifications principales visant à favoriser la formation des professeurs de philosophie, notamment ceux amenés à enseigner devant les publics de sections scientifiques. www.ac-toulouse.fr/

 
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