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Un livre de Paul Ardenne
La Documenta de Kassel ou la dernière Biennale de Venise peuvent laisser interdits et perplexes. Il faut alors sans plus tarder lire cet ouvrage, paru certes en 1997, mais véritable phare pour l’art contemporain. Préciosité de langage que le titre ? Non, l’auteur est historien et s’attache à une époque : celle qui court des années soixante à la fin du XXe siècle, autrement dit à un temps singulier, original et destiné à être dépassé. L’histoire ne se répète pas, mais se poursuit, lourd héritage. Plus qu’aucun autre, l’art contemporain est intimement lié au temps entendu ici comme masse et nasse : « L’art actuel en somme n’a plus de temporalité propre. Du moins son caractère contemporain réside justement dans l’impossibilité devenue son destin d’un temps qui lui soit propre » (p. 41). Époque sans précédent qui voit surgir des centaines d’artistes en tout genre ; plus de 700 sont ainsi recensés pour la seule période désignée. Impossible exhaustivité et pourtant immense travail que cet inventaire succédant au passionnant historique qui compose la première partie de l’ouvrage. L’ombre de la modernité est là qui s’étend partout, donnant à l’art contemporain l’apparence « d’une flottille sans navire amiral, saisie par le mouvement brownien » (p. 381). Que faire encore quand tout a été fait ? Telle est la question qui guide les innombrables expressions de l’art contemporain : néo-peinture, sculpture, bad-painting, narrative-art, photographie, vidéo art, art néo-conceptuel, et autres inclassables…
Singularité pourtant de cette époque où dominent l’éclatement, la dissémination, la diffraction, le fragment ; c’est ainsi qu’« aucune œuvre de l’art contemporain n’embrasse le monde en son entier, faute justement que le monde comme globalité soit encore saisissable » (p. 383). L’âge contemporain est le temps des deuils, de la répudiation, du renoncement, du refus mais aussi celui de la profusion, de la richesse et de l’inventivité. Temps de la vie et non de la mort comme l’affirment ses détracteurs. Et l’auteur nous en livre les preuves patentes : ainsi les multiples courants qui font aujourd’hui la peinture, ou encore l’infini déploiement de la sculpture qui va de la matérialité la plus imposante à la légèreté la plus immatérielle. Âge de l’inédit et de l’inouï où s’atteste le caractère obsolète des catégories et genres autrefois en vigueur (beau, vrai, forme, contenu…), tous mis à mal dans un savant « brouillage », « comme si l’art en vérité ne pouvait plus être lui-même sous ses formes canoniques, mais devait dorénavant s’associer, épouser des formes d’expression culturelles, exprimées hors de son contexte » (p. 288). « Acte pour le monde, proclamation d’abord marquée du sceau de l’universalité et de la nécessité, la création se commue à l’âge contemporain en acte pour soi » (p. 389). L’âge contemporain est encore celui des paradoxes où l’artiste, tournant le dos aux utopies, œuvre désormais pour lui, mais dans une rencontre perpétuelle avec le monde et une collaboration obligée avec d’autres que lui : techniciens, artistes, galeristes, commanditaires etc. L’art-monde est devenu système autour duquel gravitent de nombreux parasites ; la position de surplomb, d’avant-garde qui a longtemps été celle de l’art a disparu. L’art est désormais englouti, devenu objet du monde, marchandise : « les signes esthétiques se consomment aussi à l’instar des autres biens disponibles » (p. 292). L’œuvre « made in Éric », véritable mise en scène du « devenir-objet » de l’artiste est emblématique d’un tel changement : Éric loue son corps, nu, rasé, tatoué d’un code barre, à qui veut l’utiliser comme chaise, marche d’escalier, dérouleur de papier toilette ou comme bon lui semble (p. 298). Ainsi, le refus assumé du pouvoir de l’art, la répudiation des utopies et la revendication affichée de la banalité et du presque rien témoignent d’un art qui désormais s’accorde au monde, d’un art institutionnel et économique qui provient du monde : « L’artiste s’arroge le droit anti-prométhéen de n’être pour ainsi dire personne ou plutôt quelqu’un qui n’a ni obligatoirement à inventer un monde, ni même à refonder ce qui existe déjà » (p. 319).
Le trait majeur de l’âge contemporain serait donc la captation de l’art par le monde. Séduction du réel, sidération de l’artiste trop fatigué pour désirer encore, ne faisant désormais de l’art qu’une sorte de miroir tendu vers le monde, mais un monde clos, dénué d’ouverture, de transcendance. Toute velléité de verticalité semble dépassée, surannée : « Je ne fais que poser la Colonne sans fin de Brancusi à même le sol, au lieu de la dresser vers le ciel… », revendique Carl André (p. 185). Pas d’arrière-monde, mais celui-là seul dont la présence s’impose comme mystère simplement redoublé par l’artiste contemporain. Fascination du « il y a », donné à voir jusqu’à la nausée. Enregistrement de ce qui est, passe et meurt. Enfermement dans le monde, soumission au monde d’un art dont la performance d’Hoover, consistant à se déplacer de quelques mètres entre deux murs, constitue l’exacte « métaphore d’un art contemporain allant et venant dans un espace mesuré. Sa marche certes est attestée, mais son but pour ainsi dire inexistant » (p. 388).
L’inventaire établi par Ardenne convainc. Certes l’art vit, n’en finit pas de continuer à vivre, mais il vit comme le vivant défini par Bichat : le vivant c’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort. Contre la mort, la finitude et la déréliction, l’art existe encore, production de traces de ceux qui refusent de s’engloutir dans le néant. Soubresauts d’un sujet qui ne veut pas s’abîmer dans le monde mais qui pourtant n’a plus la force ni l’opportunité de le changer, acceptant le statu quo : « Le monde est là, nous sommes ce monde. Le monde en est là, point. » (p. 325 ). Constat désespéré de la part de l’auteur ? Non, lucide simplement, lui qui dessine l’artiste contemporain sous les deux traits majeurs de la fatigue et de la spécificité. La position de l’artiste aujourd’hui n’est pas sans évoquer l’attitude des personnages beckettiens, incapables de ne pas s’agiter encore : « L’art contemporain ne cherche plus forcément la lumière, pas plus que l’ombre d’ailleurs, il cherche parfois et c’est déjà bien assez. Ou s’active, tout simplement…» (p. 311).
L’art, expression nécessaire à l’homme, vivrait donc de ne pouvoir mourir ; c’est ce qu’illustre le propos de Hantaï : « La peinture existe parce que j’ai besoin de peindre » (p. 46). La révélation surprend. Ainsi sous couvert d’extravagance, de provocation, de subversion, l’art contemporain ne serait que la brutale démonstration de la fragilité et de l’insignifiance humaines. Trace, résidu éphémère, peu importe, quelque chose a lieu. Vérité nue qui légitime l’art, tout l’art, relayant ainsi la position d’un Joseph Beuys proclamant que « tout homme est artiste » (p. 129). Dans une telle perspective, peut-on soutenir, comme le fait l’auteur en guise de conclusion, que l’art conserve envers et contre tout ce pouvoir de bousculer le vieux trinôme lacanien du réel, du symbolique et de l’imaginaire ? Tout, y compris les analyses livrées ici, plaideraient au contraire en faveur d’un désastreux déséquilibre qui trahirait l’excès de réel dans le monde contemporain.
Cécile Veillard, professeur de philosophie
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ARDENNE
Paul
Art, l’âge contemporain. Une histoire des arts plastiques à la fin du XXe siècle
Éditions du Regard, 1997, réédition 2002.
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