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Articles > Condillac et le langage naturel : politique du dialogue 
 

 

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La collection « Mag »
 
Aliénor Bertrand, chargée de recherche, CNRS

Au commencement était l’action commandée par le besoin ; non pas l’action individuelle, égoïste et bornée, mais l’interaction instinctive, irréfléchie, et spontanée ; ainsi l’intention de communiquer est-elle née de la communication, la parole du langage naturel :
« Ainsi, par le seul instinct, ces hommes se demandaient et se prêtaient des secours. Je dis par le seul instinct, car la réflexion n’y pouvait encore avoir part. L’un ne disait pas : il faut m’agiter de telle manière, pour lui faire connaître ce qui m’est nécessaire et pour l’engager à me secourir ; ni l’autre : je vois à ses mouvements qu’il veut telle chose, je vais lui en donner la jouissance : mais tous deux agissaient en conséquence du besoin qui les pressait davantage. » (Essai sur l’origine des connaissances humaines, II, sect. 1, ch. 1 1.)
Soit donc le principe d’une contagion des émotions à l’origine de la parole : l’œuvre de Condillac est là comme identifiée, qu’on la considère comme une version de la thèse selon laquelle l’homme est un animal naturellement politique ou qu’on y reconnaisse une anticipation géniale des découvertes les plus récentes sur l’histoire du langage. Mais, entre les signes naturels et la parole, Condillac ménage des paliers. Nos corps ont beau être organisés pour communiquer, il s’en faut de beaucoup que nous soyons nés parlants. La parole s’est lentement développée à partir de l’action. Les premiers échanges, faits de gestes et de cris, ont précédé le langage des sons articulés. Quelques mots s’y sont mêlés, puis des phrases : la danse, la poésie et le chant ont préparé les discours. Condillac décrit un changement graduel par lequel chaque nouvelle forme de langage est générée à partir de la précédente. Forte de la théorie de l’évolution et d’un jargon tout frais, la recherche contemporaine préfère isoler une unique étape entre l’action et la parole, le proto-langage 2. Parfois elle concède un ou deux intermédiaires supplémentaires, jamais plus.
Spécificité de la parole
Langage d’action, proto-langage : n’y aurait-il pas là pourtant comme un « abus » de langage ? Comment admettre qu’un langage puisse être dépourvu d’intention de signifier ? User d’un langage, ce n’est pas communiquer malgré soi ! La difficulté vaut bien sûr aussi pour les animaux. S’ils ne sont pas capables de projeter au-dehors des croyances ou des intentions, comment seraient-ils aptes au langage ? À moins qu’ils n’en sachent et n’en disent plus que l’on ne croit 3.
La question est si épineuse que Condillac a lui-même défendu successivement des idées contradictoires ; mais le point sur lequel il n’a pas varié est celui qui importe le plus : que la parole participe d’une disposition générale au langage organisée par l’expression des émotions et des désirs. On conçoit que Rousseau ait pu trouver qu’il y avait là des « embarras » inextricables 4 et préférer, dans son Essai sur l’origine des langues, dramatiser en trompe-l’œil l’opposition entre les besoins et les passions pour mieux cacher ce qu’il devait à Condillac.
Qu’on y réfléchisse pourtant ; nous en faisons souvent l’expérience à nos propres dépens : nos âmes transparaissent à travers nos expressions, nos gestes et nos actions ; nos mouvements traduisent nos émotions et nos sentiments à notre corps défendant. L’objection du mensonge, de la ruse, du théâtre ou de la politesse, peut aisément être retournée contre elle-même : que d’artifices déployés pour dissimuler ce qui transparaît malgré soi ! Il faut imposer silence au corps, contrefaire sa voix, calculer ses gestes, croire que ce que l’on feint peut être cru. L’être humain n’a d’ailleurs pas le monopole de la ruse : les mots permettent seulement d’en étendre les effets dans l’espace et le temps. Y a-t-il donc un « propre » de la parole ?
Défenseur de la continuité, Condillac trace pourtant une limite nette entre la parole et ce qui la précède. Nommer d’abord : indiquer l’absence, détourner l’attention du présent, communiquer avant d’agir et longtemps après avoir agi ; raisonner ensuite : détacher la connaissance du monde de ses finalités immédiates, la soumettre à la règle de l’identité, la transmettre et la tenir à disposition ; faire preuve de son esprit enfin en maniant des représentations de soi-même et d’autrui indépendantes du corps… (Condillac, Traité des animaux, II, ch. 5). Le partage, dès lors, est opéré : à l’être humain l’accroissement illimité des progrès techniques, les systèmes, vrais ou faux, la frivolité, aux autres animaux l’esprit borné mais juste.

La transparence première n’est pas perdue pour autant ; elle demeure au contraire comme un obstacle naturel au mensonge, à la manipulation, à l’euphémisation. Elle est même si irrémédiable qu’aucun des outils nouveaux de communication ne parvient à l’effacer tout à fait.
Donc nous pouvons toujours nous comprendre, pour peu que nous reconduisions les paroles aux actes, et les actes aux circonstances. Nous nous comprenons même souvent trop bien ; parce que la transparence n’est pas l’angélisme : l’ambition, la jalousie, l’avarice, le plaisir de la domination sont lisibles à cœur ouvert. Il suffit d’observer. Bien sûr, il peut y avoir du malentendu : parce que l’analyse des circonstances peut être fausse ou mal informée ; parce que chacun est limité par son expérience propre dans l’analyse des actions d’autrui ; parce que les coutumes et les idiomes limitent encore davantage la clairvoyance. Mais un malentendu peut toujours être dissipé par un dialogue ; il suffit pour cela de vouloir parler « en vue » d’être compris et d’être disposé à comprendre.
Il peut y avoir aussi de la folie. Ou, plus exactement, il y a toujours une part de folie : « personne n’en sera exempt 5 ». Des croyances se forment, fixant les aléas de nos expériences et de nos apprentissages, sans que nous soyons capables de le remarquer. Nos actions se cryptent alors aux yeux d’autrui et aux nôtres : coutumes destructrices, manies, phobies, espérances chimériques. « La force que le tempérament acquiert, les passions auxquelles on devient sujet, et l’état qu’on embrasse, en resserrent ou en coupent les nœuds 6. » Mais, l’atteinte organique exclue, la folie peut être soignée. Encore faut-il remonter la chaîne des croyances, parler jusqu’à découvrir le lien caché des mots et des émotions ; faire œuvre d’histoire. Analyser ? Pinel, délivrant les aliénés de leurs chaînes au nom de Condillac, dira « traiter moralement ».
Condillac espère donc dans le pouvoir des mots, à condition qu’ils soient reconduits aux affects, aux émotions, aux intentions, à l’épaisseur du temps qui trame malgré soi des significations anciennes avec les nouvelles.
N’allons donc pas conclure, comme Marx, à sa simplicité naïve (Capital, L.I, section 2, ch. V) ; c’est le contraire qui est vrai. La politique du dialogue suppose des vertus dont Condillac déplore la disparition. Non tant par perte progressive du sens intime de la moralité que par l’extrême injustice de la vie sociale. L’égalité originaire s’est rompue. Les privilèges, qui mêlent la mystification à la domination, se sont multipliés : la société de l’Égypte ancienne en témoigne exemplairement (Traité des systèmes, ch. 5). La propriété privée des terres a décuplé et figé à la fois les premières inégalités. Condillac ne croit pourtant pas que l’agriculture induise nécessairement l’accaparement; il détaille au contraire des systèmes antiques ou exotiques de redistribution des richesses. L’Europe moderne doit sa particularité à la relative infertilité des terres, qui a favorisé la propriété héréditaire. Condillac refuse de suivre Locke en proclamant le droit naturel à la propriété : l’ancienneté d’une institution ne fait pas sa légitimité. Mais l’Europe moderne a une autre particularité : l’expansion extraordinaire de l’empire des marchands jusque dans l’administration de l’État. Bien que le commerce soit indéniablement créateur de richesses, Condillac en dénonce les effets : le malheur est que les marchands importent une langue qui ne sert que leurs bénéfices ; et accroissent proportionnellement les effets dévastateurs de l’usage de l’argent. Car il est de la nature de la monnaie de vicier les évaluations en sécrétant de fausses croyances par confusion des valeurs et des prix (Condillac, Le Commerce et le Gouvernement, I, 6).
Le pire est donc que les inégalités puissent se conjuguer aux privilèges, à la propriété, aux usages marchands, à la corruption des États pour se renforcer mutuellement et détruire le désir de se comprendre et d’agir ensemble. Condillac juge avoir un tel spectacle sous les yeux ; la langue commune est ruinée : toutes sortes de jargons justifient la poursuite d’intérêts égoïstes. Jusqu’au terme d’intérêt lui-même qui se trouve perverti : « Si tous les hommes avaient l’esprit juste, ils trouveraient leur intérêt dans la vertu, et le mot intéressé ne serait pris qu’en bonne part » (Dictionnaire des synonymes, article « Intérêt »). Les injustices sédimentées oblitèrent le dialogue ; ou plutôt ne cessent de lui faire obstacle.
Car la transparence est inaltérable : les corps ne sont jamais plus transparents que lorsque la force leur impose son ordre ; la peur, l’effroi, la tristesse, la détresse et l’angoisse, sans parler de la famine, n’ont pas besoin de mots pour être perceptibles : encore faut-il être capable de s’apercevoir de ce que « l’on force le peuple à brouter de l’herbe » (Le Commerce et le Gouvernement, I, 23).
Que peut le dialogue ?
Par un retournement stupéfiant, Condillac retrouve la liaison grecque du politique et de la tragédie. Loin de croire béatement dans les vertus apaisantes de l’enrichissement général, ou d’imaginer qu’une révolution politique pourrait suffire à rétablir la justice tandis qu’elle ne satisfait souvent que les appétits de nouveaux venus, Condillac analyse les éléments de la catastrophe, estime les rapports de force, prédit les conséquences d’actions à venir ; il en conclut que l’extrême inégalité qu’il constate est porteuse d’une destruction que le savoir ne suffit pas à éviter.
S’exhume ainsi le pouvoir ultime de la parole, celui de la connaissance de la mortalité, individuelle et collective :
« Les hommes au contraire s’observent réciproquement dans tous les instants de leur vie, parce qu’ils ne sont pas bornés à ne se communiquer que les sentiments dont quelques mouvements ou quelques cris inarticulés peuvent être les signes. [...] Ils se disent les uns aux autres tout ce qu’ils sentent et tout ce qu’ils ne sentent pas. Ils s’apprennent mutuellement comment leur force s’accroît, s’affaiblit, s’éteint. Enfin, ceux qui meurent les premiers disent qu’ils ne sont plus, en cessant de dire qu’ils existent, et tous répètent bientôt : « Un jour donc nous ne serons plus. » (Traité des animaux, II, ch. 8.)
Ouvrant un monde proprement humain, le dialogue donne alors à l’action politique un avenir possible et lui restitue son passé. Mais s’il ménage un espace entre l’imposition brutale de la force et sa dénégation, entre la passivité silencieuse et la révolte impuissante, le dialogue n’est pas une négociation. Et pour cause : la raison ne saurait parvenir à endiguer le flot des phrases qui prolifèrent sans dommage à partir de n’importe quelle abstraction réalisée dont notre langue est sertie. L’observation des faits et les bouleversements du sens intime valent autant que les règles de raison.
Le dialogue n’autorise l’action, l’égalité étant détruite et la langue dévoyée, qu’à restituer les conditions naturelles de l’échange : écouter plutôt qu’entendre, regarder plutôt que voir, sentir plutôt qu’éprouver ; imaginer enfin, dans les interstices du discours, ce que les corps signifient et que les paroles occultent. Éveillée par les signes naturels, l’imagination se combine avec la mémoire pour exercer la réflexion analogique qui se trouve à l’origine de l’institution des langues.
Alors l’épidémie de la misère devient-elle, par retour de la contagion, une souffrance propre. Condillac ne croit pas que la société provienne d’un contrat, ni que le dialogue politique soit une libre discussion rationnelle.

Aliènor Bertrand est chargée de recherche au CNRS
Responsable de l’édition des Œuvres complètes de Condillac à la Librairie Vrin, elle a publié également :
- Condillac, l’origine du langage (dir.), Paris, PUF, 2002.
- Vocabulaire de Condillac, Paris, Ellipses, 2002.



 
© SCÉRÉN - CNDP
Créé en février 2004. Actualisé en février 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.