Le tort en général dans la réflexion sur l'altruisme est de le penser en rapport à une règle : c'est la règle morale, le devoir, qui me demande de respecter l'autre, de le considérer comme une fin ; ou bien, dans une version plus moderne, ce serait le fait de la morale lui-même que de m'ordonner à autrui, que de placer autrui en premier, et de faire de moi son otage. Dans ces deux lectures, bizarrement, l'altruisme fait l'économie de l'autre déterminé, voire l'ignore, car l'autre est dans ce cas tout autre, n'importe quel autre, sans qu'il importe de savoir qui il est, sans qu'il soit question de conditionner le comportement altruiste aux qualités ou aux défauts de cet autre. Quid de l'altruisme si l'autre est méchant ? Et surtout, quid de l'altruisme si l'autre n'est ni moral ni altruiste ? De telle sorte que sortir la question de l'altruisme d'une certaine perspective morale, déontologique par exemple, ce serait se demander si, au nom de la morale, l'altruiste n'est pas justement celui qui se met au service d'un autre égoïste, qui de son côté aime d'autant plus la morale que l'altruiste s'y soumet, et que lui s'en excepte, s'assurant ainsi une domination légitime sur l'autre.
Il ne s'agit plus de la question des moralistes, qui soupçonnaient l'égoïsme dissimulé derrière toute intention prétendument altruiste, et par conséquent un égoïsme plus fort encore que l'égoïsme naïf et sincère, qui risque la dénonciation générale. Il s'agit plutôt de la question de la finalité ou du fondement, l'un et l'autre immoraux, de la morale : il n'y a pas d'altruisme sans qu'il y ait, quelque part, comme point de convergence de tous les altruismes, un égoïsme qui les utilise. Peut-être même est-ce l'égoïste qui donne toute sa valeur à l'altruisme moral, qui permet à l'altruiste d'exister en le servant et sans jamais le démentir sur le caractère moral de son altruisme. Bref, il y aurait une collusion objective entre l'égoïste amoral et l'altruiste moral, qui se conditionneraient l'un l'autre. Si Aristote nous dit que l'esclave est celui qui est incapable de se gouverner lui-même, et doit donc se placer sous le gouvernement d'un autre, il suffit de penser que cet esclave trouve une raison morale à cette dépendance due à la nature pour avoir d'un seul coup un esclave qui a l'illusion d'être égal à son maître, et un maître qui n'a plus à se soucier d'exercer constamment la domination, puisque celle-ci a été intériorisée sous la forme de la morale.
La manière dont le tradition a pensé la relation entre l'homme et la femme dans les sociétés patriarcales est à ce titre exemplaire : le double altruisme imposé à la femme, d'une part en direction de l'homme et d'autre part en direction de l'enfant, ne renvoie-t-il pas justement au double égoïsme de l'un et de l'autre ? Il n'est pas jusqu'à une certaine image de la femme dans la pornographie qui ne juxtapose de manière très brutale l'altruisme de l'un et l'égoïsme de l'autre. Il est parfois instructif de rapprocher, jusque dans un contact direct, l'altruiste et l'égoïste qu'il sert au nom de son altruisme ou de la morale impersonnelle, pour voir aussitôt voler en éclats cette morale. C'est aussi l'objet de la question posée dans ce numéro, et illustrée par les divers articles que nous présentons : peut-il encore y avoir service, voire générosité, ou encore hiérarchie dès que la morale de l'altruisme relève d'un côté du mensonge à soi-même, et de l'autre du cynisme « instrumentalisateur » ? Mais si vole en éclats la morale au nom de laquelle l'altruiste et l'égoïste ne se rencontrent pas (le premier ne voulant rien savoir de la cible de sa générosité, le second sachant que l'autosacrifice de l'altruiste lui épargne la domination directe), alors une morale différente reste à penser. Une telle morale aurait à rendre possible la rencontre de ses acteurs selon une modalité autre que celle - théoriquement envisageable mais pratiquement problématique, et en tout cas difficilement universalisable -, du bourreau et de la victime ayant plaisir à tenir leurs rôles respectifs.
|
|

|
|