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L'entretien Jean-Pierre Foucault
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 D.R. |
Jean-Pierre Foucault est ancien élève de HEC et de l'IHEP (Institut des Hautes études publicitaires). Régulièrement engagé auprès d'annonceurs de la presse et de la publicité, il a œuvré dans les domaines du marketing, de la communication et des ressources humaines. Il a une expérience au sein de cabinets ministériels et, comme consultant indépendant, il est régulièrement intervenu pour le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), l’École nationale de santé publique à Rennes, l’AP-HP (Assistance publique, direction de la communication) et a collaboré à Rencontre (revue de politique et de travail social), etc. Il est aujourd'hui président de la Commission nationale de santé publique et de bioéthique du GODF (Grand Orient de France).
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Mag philo Tout d’abord de façon générale, comment pensez-vous qu’il faille de nos jours poser le problème de la responsabilité ? Globalement ou secteur par secteur ? Selon un axe technoscientifique, ou plutôt d’emblée éthique, voire politique ?
J.-P. G. Foucault En tant que membre d’un groupe qui s’est donné pour but l’éthique, voire la bioéthique, la responsabilité est d’emblée nécessairement éthique. Toutefois, ce qui est éthique est propre à ce groupe et ses positions lui sont spécifiques – d’autres sont libres de les adopter ou pas mais le groupe se doit de protéger ses textes ; il reconnaît à l’autre le droit de s’en inspirer, de les citer mais pas celui de les amender. De ce fait, tout groupe éthique, quel qu’il soit, est forcément amené à prendre des positions politiques.
Mag philo Pensez-vous qu’on doive partir d’un certain nombre de postulats sur l’humain pour ensuite observer si les diverses sciences, techniques, pratiques contemporaines s’y trouvent adaptées, ou, au contraire, partir de la réalité de ces pratiques, quitte ensuite à modifier du même coup l’idée que nous nous faisons de ce dont nous sommes responsables ?
J.-P. G. Foucault Concernant notre Commission (Commission nationale de santé publique et de bioéthique du Grand Orient de France), notre démarche est claire ; elle consiste à examiner et à appréhender des sujets à travers nos valeurs qui sont essentiellement la recherche de la vérité, du respect des autres comme de nous-mêmes en restant fidèles à notre devise « liberté, égalité, fraternité ». La société est en pleine mutation, avec souvent comme point de départ la recherche du bien-être, certains diront du bonheur à tout prix. Il nous semble essentiel de veiller au respect fondamental de l’homme. Pour nous, quels que soient sa notoriété, son savoir, etc., aucun scientifique, fût-il prix Nobel, n’a à décider ni à décréter ce qui est moral ou pas.
Mag philo Dans le tome III consacré aux questions de santé éthiques et bioéthiques, Albert Hercek remarque que, « dans une culture hypertechnicisée, les composantes relationnelles tendent à être absorbées par les impératifs techniques. Il y a là un risque très grave de mutilation pour l’homme, un risque pas une fatalité » (p. 15). Pensez-vous possible que des valeurs plus fortes et plus élevées que des impératifs techniques puissent garder la priorité, et qu’il nous incombe de faire valoir la suprématie des sagesses et philosophies sur celles des intérêts immédiats de la technique ?
J.-P. G. Foucault Votre question cache ou plus exactement sous-tend la mainmise de l’économique sur l’essentiel, ce qui est en train de se passer dans bon nombre de cas où la recherche fondamentale, obligatoire à tout avenir, est purement et simplement gommée au bénéfice d’un autre type de recherche qui est celui résultant du marketing et des impératifs économiques et capitalistiques de rentabilité immédiate. Il n’est donc pas question de laisser s’établir une telle façon de faire. La liberté en matière de recherche comme ailleurs est fondamentale pour le progrès scientifique.
Mag philo Le paradoxe prométhéen qui n’a cessé de se poser au cours des siècles de la supériorité ou de l’infirmité de l’homme du fait de la technique n’est-il pas à l’heure actuelle à son paroxysme ? Cela est-il dû à l’omniprésence de la technique comme science appliquée et à la complexité extrême des technologies ?
J.-P. G. Foucault Tout à fait ! Toutefois, certains psychanalystes parlent du « complexe de Prométhée » comme de la recherche perpétuelle de la connaissance. Ce « complexe » est peut-être plus représentatif de l’agitation de bon nombre de nos concitoyens en perpétuelle recherche du bonheur mais ne doit pas être rejeté en tant que tel car c’est peut-être cette alliance avec le mythe qui induit le progrès. Quant à nous, francs-maçons, nous sommes amenés à établir un lien entre Lucifer (celui qui porte la Lumière) et Prométhée, qui apporte aux hommes le feu. Mais n’allons pas plus loin car nous sortirions de notre adogmatisme fondamental.
Mag philo Pensez-vous, comme Corinne Lepage qui a participé au troisième volume des Questions de santé et de bioéthique 1 que vous avez dirigées, que « la destruction de la nature et la menace de disparition de l’humanité bouleversent l’éthique comme la politique » (p. 29) ?
J.-P. G. Foucault Avant de répondre à votre question, je voudrais resituer les propos de madame Lepage dans leur contexte. Le 20 mai 2006, nous avons organisé une journée citoyenne sous l’intitulé général « 2006, l’odyssée du vivant » et plus précisément « l’homme et le développement des biotechnologies ». Organisées chaque année, ces réunions sont ouvertes à tous et, outre madame Lepage sont intervenus, entre autres, Hervé Chneiweiss, directeur de recherche au CNRS et professeur au Collège de France et Axel Kahn, généticien, membre de l’Académie des sciences. Or de quelle destruction de la nature parle-t-on ? Au fur et à mesure qu’il repoussait les limites de la Cité, l’homme a constamment a été amené « à détruire » la nature mais en prenant toutefois beaucoup de précautions, voire même en aménageant la nature pour qu’elle lui soit moins hostile. Aujourd’hui, on a tendance à faire un peu n’importe quoi et l’Afrique en est le témoignage. L’homme, dans son rôle d’apprenti sorcier, prend le risque manifeste de s’autodétruire et c’est là qu’il faut dire qu’éthique et politique sont intimement liés, en précisant que chacun doit rester dans son domaine et que l’éthique et le groupe qui le constitue ne peut qu’émettre, après une longue réflexion, un avis et qu’il revient au politique de prendre ses responsabilités en connaissance de cause.
Mag philo De même, pour parler comme Levinas, la responsabilité doit-elle accorder une place toute particulière à l’autre comme horizon de ma liberté et frontière de mon action ?
J.-P. G. Foucault Réponse contenue me semble-t-il plus haut avec la nuance suivante qui consiste à respecter l’autre tout en se gardant bien de le soutenir si la morale est atteinte.
Mag philo Le principal mode opératoire de notre responsabilité est- il l’avenir (Jonas), réponse faite à l’Autre, filiation (Levinas) ?
J.-P. G. Foucault Vu les conséquences quasi planétaires consécutives à la mise en application des résultats des recherches et des travaux actuels, notre responsabilité personnelle et collective doit obligatoirement tenir compte de l’avenir (à moyen et à long terme), ce qui se pose en matière énergétique, alimentaire et sanitaire.
Mag philo Pourriez-vous décliner les grands domaines et les principales responsabilités rattachées qui vous semblent devoir être prises et assumées de la manière la plus urgente (les rapports entre l’argent et la santé, l’écologie et l’environnement, les risques du nucléaire, les démunis, les laissés-pour-compte, etc.) ?
J.-P. G. Foucault J’ai répondu en gros dans le corps des réponses précédentes mais en ce qui concerne les démunis et les laissés-pour-compte, il nous faut être très vigilants parce qu’ils n’intéressent personne économiquement et j’ai envie d’ajouter esthétiquement ; j’évoque ici la ghettoïsation de bon nombre d’endroits que l’on cache derrière des murs et que certains ont tendance à qualifier de zones de non-droit. Je voudrais préciser ici que l’humanitaire et le social sont des champs d’intervention dans lesquels les francs-maçons sont très présents et très vigilants et que le Grand Orient de France en a fait une de ses préoccupations prioritaires pour la période actuelle 2007-2008.
Mag philo Dans vos propres interventions lors des journées consacrées aux questions éthiques et bioéthiques, vous mettez très clairement en avant (en particulier vis-à-vis des personnes en situation de handicap) la notion de limites, aussi bien individuelles, sociales qu’anthropologiques. Quelles responsabilités particulières avons-nous vis-à-vis de ces limites, et dans quelle mesure sommes nous à même de les faire reculer si ce n’est de les abolir ?
J.-P. G. Foucault Nous avons constaté que notre société avait elle-même mis en place ses propres limites, que nous ne partageons pas. Concernant les handicapés, nous préconisons leur intégration le plus possible dans la vie de la Cité ; nous avons même insisté pour que, dès l’école élémentaire, ces enfants soient intégrés dans des classes aménagées pour eux. Nous donnons modestement l’exemple puisque des enfants handicapés mentaux partagent une partie de leurs vacances dans un centre interobédientiel avec d’autres enfants et je précise que des progrès ont été constatés en fin de séjour chez les enfants handicapés sans engendrer la moindre gêne ni le moindre problème chez les autres enfants, bien au contraire. Et si les enfants, quels qu’ils soient, étaient plus charitables que beaucoup de leurs aînés ?
Mag philo Ma dernière question concerne la responsabilité devant l’ultime et l’inaccessible qu’est la mort. Votre commission a travaillé sur l’euthanasie. Comment concevez-vous, en ce début de XXIe siècle, la question d’un droit de mourir dans la dignité ?
J.-P. G. Foucault Tout d’abord, il faut je crois séparer les choses, l’euthanasie et le droit de mourir dans la dignité. L’euthanasie est un de nos chantiers depuis plusieurs années. Nous avions même formulé un avis qui avait ensuite été celui du Grand Orient de France à l’extérieur et puis nous avons, il y a peu, constaté que ce précédent avis ne correspondait plus à la société qui nous entoure. De plus, les Pays-Bas, puis la Belgique, avaient légiféré. C’est pourquoi nous avons retravaillé et exprimé un avis qui préconise l’adoption d’une législation claire et précise. Cette démarche a été longue (près de deux ans) et a mobilisé beaucoup d’énergie ; elle a suscité de nombreuses auditions de personnalités, quelquefois étrangères, mais à aucun moment nous ne sommes sortis de notre adogmatisme. Quant au droit de mourir dans la dignité, nous avons depuis longtemps intégré cette position dans nos réflexions et nous sommes même en train de travailler sur « le testament de fin de vie ». Nous espérons que la loi de bioéthique, qui doit être régulièrement révisée, inclura prochainement les deux dimensions de l’euthanasie et du droit à mourir dans la dignité, tout cela se résumant dans le respect de la devise de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité » à laquelle j’ajouterais volontiers « Solidarité ».
Propos recueillis par Gilles Behnam
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