De quoi sommes-nous responsables ?
 
 

 
   
Critiques
« Innocence et culpabilité » de Marie de Solemne, par Jean-Luc Deschamps 

À la manière de Sergio Leone, qui, dans Le Bon, la Brute et le Truand (1966), mettait en scène des archétypes contrastés de personnalités pour produire de la différence, de la comparaison et de la friction, Marie de Solemne place aux quatre coins de son livre des regards tranchés et singuliers sur le thème de la culpabilité. Quatre cavaliers de la philosophie vont apporter une source de réflexion qui leur est propre car elle émane de là où elle part : le philosophe, Paul Ricœur, le prêtre et le prédicateur, Stan Rougier, le biologiste, Philippe Naquet et le théologien, Jean-Yves Leloup. Pour orienter la diligence, Marie de Solemne relance le discours et le questionnement.

On pourrait d’abord penser que le titre de l’ouvrage est trompeur car il n’est guère question dans l’ouvrage d’innocence. De la culpabilité à revendre (et sous toutes ses formes : le remords, l’angoisse, le mépris, la crainte de l’exclusion, la peur de ne pas être aimé…) mais de l’innocence point de trace. La réponse est peut-être dans la lecture de la couverture de l’ouvrage représentant un détail de L’Ève de Lucas Cranach dit l’Ancien, Florence, 1528. On y découvre la main d’Ève, la paume tournée vers les cieux, tenant légèrement dans sa main la pomme croquée. On peut ainsi voir le vide qu’a laissé dans le fruit la morsure pécheresse de la première femme. L’innocence apparaît comme en creux face à cet évidement qui symbolise la culpabilité. Ainsi par logique, l’innocence, la pomme vierge de tout péché, n’existerait qu’avant l’homme. Reconstituer le fruit originel de Lucas Cranach, c’est reconstruire le monde sans l’homme, sans la trace de sa culpabilité première.
Dans un passage introductif, « Entre bien et mal : l’angoisse du vide », Marie de Solemne montre que nous savoir condamné à ce rapport intime à la culpabilité ne relève pas forcément du cauchemar. Elle attribue aux enfants terribles de la culpabilité, qui ont « un goût paradoxal : amer et fade » (p. 10) et qui torturent nos existences de grandes vertus. Ce sentiment positif de la culpabilité « n’est-il pas aussi le reflet de notre sensibilité à l’autre ? Ne serait-il pas la lanterne rouge allumée par notre conscience, lorsque nous sommes menacés d’indifférence à l’égard d’autrui ? » (p. 10). Ainsi, il n’y pas lieu d’échapper à cette condition et elle nous place sur un chemin qui fait grandir : « Oui, peut-être sommes-nous condamnés à faire mal pour apprendre à bien faire... L’homme est imparfait, mais néanmoins perfectible. Mais pour y parvenir, le sentiment de culpabilité s’avère être une aide précieuse. Sans lui, comment évoluer ? Comment ne pas sombrer dans le néant de l’indifférence ? Aimer (l’autre, mais aussi soi-même) est sans doute le plus sûr moyen de transformer la culpabilité morbide en culpabilité saine, c’est-à-dire d’échapper à la névrose pour entrer dans la maturité de l’état responsable. » (p. 11)
Marie de Solemne va confronter sa thèse à quatre penseurs. Voilà donc le lecteur, face à quatre dialogues, qui, au lieu de former une unité réductrice, vont le faire voyager vers des contrées diverses peuplées des mots du prêtre, du philosophe, du biologiste et du théologien. Voici quelques éclats de ces verbes mais on ne saurait s’économiser la lecture de l’ouvrage si l’on veut apprendre à les parler ensemble. Nous nous attacherons ici essentiellement aux propos de Ricœur, qui inaugure le premier dialogue.
« Le sentiment de culpabilité : sagesse ou névrose » (p. 13) permet en effet de distinguer la différence entre la culpabilité effective, objective, du tribunal (une instance externe) et le sentiment de culpabilité, la manière dont la faute est ressentie par celui qui est accusé, par les autres ou par lui-même (une instance intérieure). La langue, nous dit Paul Ricœur, trahit ce sentiment : « Il est d’ailleurs intéressant de voir que notre grammaire comporte un "accusatif". Il s’agit de "me" et non pas de "je" : nous disons bien "je me sens coupable" » (p. 14). Toujours en jouant sur la langue, Paul Ricœur soulève des confusions porteuses de sens lorsqu’il s’agit de savoir si la naissance du sentiment de culpabilité vient de l’éveil de la conscience : « La question est très intéressante parce que la langue française ne dispose pas de deux mots différents pour exprimer, d’une part, la conscience dans le sens de ressentir quelque chose et, d’autre part, la conscience morale. […] Il est très possible que ce soit dans l’accusation, et donc la conscience morale comportant toujours une référence au bien et au mal, que se produise la conscience, au sens d’être averti réflexivement de ce qu’on est, de "qui" on est. Au fond, la question commune à la conscience psychologique et à la conscience morale, c’est la question : "Qui suis-je ? ". Cette question sur le "qui" se doit d’être distinguée de deux autres interrogations : "Pourquoi ? " (c’est l’explication) et : "Quoi ? " (qu’avez-vous fait ?), car la question portant sur le "Qui ? " (qui êtes-vous ?) est un problème d’identité qui touche véritablement à l’identité profonde. » (p. 14 et 15). Face au versant pathologique de la culpabilité où le sujet se détruit lui-même par haine de soi, Paul Ricœur éclaire un autre versant, donnant à la culpabilité un rôle productif : « En revanche, si nous relions culpabilité et responsabilité, nous faisons alors apparaître le côté sain et productif de la culpabilité. Freud était très attentif à ceci, c’est-à-dire au fait que toute culpabilité n’est pas à déplorer ou à extirper, comme étant une impasse, elle est aussi une prise de responsabilité. Responsabilité entendue dans ces deux étymologies possible : "répondre à …" et "répondre de". Répondre à la question : "quoi/qu’avez-vous fait ?" et à la question : "qui ?/qui êtes-vous ? " (se reconnaître "auteur" étant une des composantes de la responsabilité) mais, en même temps, répondre de quelque chose et de quelqu’un. » (p. 16). Être responsable, c’est assumer vis-à-vis d’un autre, en se plaçant toujours dans une relation avec autrui. Pour Paul Ricœur, la responsabilité est la riposte, voire la guérison face au sentiment pathologique de culpabilité qui est muré dans la solitude. Le rapport à autrui est capital : « Prendre la mesure du tort infligé à un autre, et mettre ce tort en relation avec moi comme auteur, fait de la culpabilité un sentiment sain et positif. » (p. 17). Un des éléments de réflexion de Paul Ricœur porte sur l’insensibilité morale qui caractérise notre époque, la perte chez certains de la notion de faute, l’impression que le rapport à l’interdit fait problème : « Les magistrats, en particulier les magistrats d’enfants, disent notamment que, lorsque le sentiment de culpabilité a disparu, il reste vraiment peu de possibilités de réhabilitation. Et ceci est vrai à tout âge. Nous avons aujourd’hui à faire à de jeunes adolescents qui n’ont par exemple aucun sentiment de culpabilité pour avoir tué ! Il n’y alors aucune possibilité de faire un chemin positif de reconstruction d’identité morale. » (p. 17). Le rapport à l’interdit crée un paradoxe : car vivre sous des interdictions, c’est vivre face à une sorte de peur morale ; mais l’interdit est, au-delà de cette peur, un élément structurant. Face à l’inexistence du sentiment de culpabilité, Paul Ricœur note néanmoins l’existence de réserves d’indignation : le sort alloué aux « pointeurs » en prison, les règles édictés par le gang, fixant elles-mêmes des interdits. Marie de Solemne invite Paul Ricœur à réfléchir sur Karl Jaspers et le sentiment de culpabilité métaphysique ; elle s’exprime ainsi : « Dans son ouvrage La Culpabilité allemande, Karl Jaspers nous dit : "Être coupable au sens métaphysique, c’est manquer à la solidarité absolue qui nous lie à tout être humain comme tel. Cette solidarité se trouve blessée lorsque j’assiste à des actes injustes et criminels. S’ils s’accomplissent en ma présence, et si je survis alors que l’autre est tué, une voix parle en moi, et je sais : du fait que je vis encore, je suis coupable." (p. 21). Face à une responsabilité collective, incommensurable, insondable, Paul Ricœur propose de limiter sa culpabilité à ce que l’individu aurait pu faire et qu’il n’a pas fait. La responsabilité collective ne doit pas être prise en charge par l’individu. Pour Paul Ricœur, dans la culpabilité, il faut le regard de l’autre en soi, et ce regard ce peut être soi aussi : « À cet égard, j’aime beaucoup l’expression "le for intérieur", parce que "for" signifie "forum". C’est-à-dire que, même tout seul, je ne suis pas seul ! Je suis dans une sorte de petit espace ubique interne. Après Socrate, nous pouvons citer Platon quand il disait que "la pensée est un dialogue que l’âme tient avec elle-même". Nous sommes donc toujours dans un rapport dialogal, ou dialogique. Ceci est très important pour l’idée de culpabilité, car nous sommes sur la pente du pathologique dès lors que nous entrons dans l’illusion, dès lors qu’il s’agit d’un rapport de soi à soi, c’est-à-dire un état purement réflexif, dans l’extrême indivisibilité de soi à soi. » (p. 29). Une des explications données par Paul Ricœur à l’absence de culpabilité est la disparition d’une instance intérieure : « Le problème dans "l’homme-mesure" est qu’il y a un rapport d’égalité : tout ce qui existe est ma mesure. Tandis que le sentiment sain, productif, créateur de la culpabilité est au contraire d’être confronté à une instance supérieure. » (p. 30). On ne pourra nier ici l’influence de la culture judéo-chrétienne. Mais le péché reste souvent sans le pardon, et la perte du pardon conduit à un repli sur la culpabilité. Et la clé est toujours l’autre : « Il s’agit de remonter cette pente pour aller vers la responsabilité qui, elle, implique toujours un autre. Un autre face auquel je suis responsable, mais aussi un autre qui me dit que je suis responsable. » (p. 34). Paul Ricœur ne néglige pas la dimension sociale ; les inégalités sont croissantes et insupportables depuis que le politique a cédé le pas à l’économie de marché, depuis la mort des communistes. Il redoute cette société féroce, cruelle, faite de lutte et de compétitions : « Il est vrai que je ressens très profondément ce sentiment de culpabilité face à l’incapacité d’apporter les correctifs à cette société de plus en plus inégalitaire et cruelle » (p. 36). Cette société amène à repenser la responsabilité collective : « Qu’ai-je donc fait pour produire des cités avec les banlieues que nous connaissons ? De quoi suis-je responsable ? Où ai-je trahi ? Qui ai-je trahi ? Quand ai-je trahi ? » (p. 37). Face à ces défis, il faut mesurer sa culpabilité avec sincérité et sans hypocrisie aucune. Paul Ricœur valorise le sentiment de culpabilité à une époque où il y a des exclus de la culpabilité. Certains n’entrent pas dans le sentiment de culpabilité alors qu’on a longtemps parlé de ceux qui n’arrivaient pas à en sortir, de ceux qui y étaient enfermés. Il cite alors Jacques Lacan  qui disait « qu’il y avait deux façons d’être dans la pathologie, l’une est de ne pas sortir de la culpabilité et l’autre de ne pas y entrer. Ne pas en sortir, c’est la névrose ; mais ne pas y entrer, c’est la psychose ! De ce point de vue, une culture où une partie importante de la population n’entre pas dans le sentiment de culpabilité est plutôt à considérer comme psychotique que névrotique. C’est beaucoup plus grave… ! » (p. 39). C’est le constat d’une société qui a perdu le sens de l’interdit dans sa fonction structurante. Et Paul Ricœur de conclure : « En conclusion, je dirais que l’essentiel est de ne pas considérer la culpabilité seule, mais toujours dans le couplage culpabilité-responsabilité : le côté subjectif de la culpabilité et le côté d’altérité de la responsabilité. L’un corrigeant l’autre dans ses excès et dans ses défauts » (p. 40).
Stan Rougier, dans un dialogue qui s’intitule « La Culpabilité : histoire d’homme ou de religions ? » apporte son point de vue de prêtre sur l’utilisation de figures culpabilisantes dans la religion et la politique. Il concentre sa parole sur l’importance de l’amour (ne pas aimer, manquer d’amour, rendre l’autre malheureux, ne pas s’aimer, se faire honte…), la valeur sacrée de l’être humain et sur le fait que seul l’homme libre est responsable.
Philippe Naquet, biologiste, à travers « La culpabilité libératrice », rappelle qu’une grande partie de l’activité de chercheur concerne l’échec. Seuls la curiosité et le désir permettent d’échapper à cette vocation de l’échec et d’avancer. Le chercheur ne peut travailler seul, il a besoin du collectif. La culpabilité naît essentiellement de la frustration à ne pas percer les mécanismes que l’on veut découvrir. Le chercheur, dont le savoir défaille forcément, ne doit pas se sentir usurpateur. L’expérience de la culpabilité permet d’acquérir la responsabilité. Le sentiment fort de culpabilité permet de mettre un terme à des recherches qui s’avèrent stériles. Ce sentiment permet de se libérer, de s’affranchir de soi.
Jean-Yves Leloup, théologien, dans « De la souillure à la réconciliation », confronte souillure, faute, péché et culpabilité morbide. Il insiste sur les bienfaits de la culpabilité : « Dans le sens positif du terme, il s’agit de la culpabilité de se sentir à côté de l’Être qu’on est appelé à être. Sentir que les personnages que nous jouons, que nous vivons, ne sont pas notre Être véritable. C’est une culpabilité très profonde, se transformant parfois en nostalgie. Une nostalgie de l’Être, une nostalgie de la Vérité, de la beauté, de la simplicité, de l’amour… (p. 93). Il insiste sur la nécessité de l’homme à s’accepter dans ses limites, dans son corps et à considérer qu’au-delà de sa conscience, il existe un pardon divin. Jean-Yves Leloup cite une parole du Christ : « Si ton cœur te condamne, Dieu est plus grand que ton cœur. » (p. 95)
À la fin de ces dialogues, Marie de Solemne s’efforcera de démontrer dans un premier temps avec « L’angoisse culpabilisante », en s’appuyant sur les thèses d’Eugen Drewermann et de Freud, que derrière le mal, il y a souvent l’angoisse de ne pas ou de ne plus être aimé, l’angoisse devant le retrait de l’amour. Puis, dans un deuxième temps, à travers un texte bref, « Le remords : aiguillon de la conscience », elle détaille le jeu subtil de mécanismes entre le remords, le regret, le repentir et la morale. Merci à ce livre car il nous ouvre le chemin de l’orient de la culpabilité : la responsabilité.

Jean-Luc Deschamps, professeur d’anglais, comédien


DE SOLEMNE Marie, LELOUP Jean-Yves, NAQUET Philippe, RICŒUR Paul, ROUGIER Stan
Innocence et culpabilité
Albin Michel, Espaces libres, 2007.

 
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