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Critiques
La Société de défiance - Comment le modèle français s’autodétruit 

Aie confiance… aie confiance…
© Cepremap/éditions ENS
Voilà une musique que Yann Algan et Pierre Cahuc, les deux auteurs de La Société de défiance. Comment le modèle français s’autodétruit, aimeraient bien dispenser à la société française pour rompre le charme néfaste du déficit de confiance mutuelle et de la propension à l’incivisme qui, selon eux, sapent durement les élans de la société française. Les auteurs s’efforceront de montrer que cette défiance « à la française » est loin d’être un phénomène atavique et immuable et qu’il est encore possible de faire bouger les lignes. Encore faut-il mettre à jour les causes qui produisent ces effets. Pour nos deux auteurs, la cause est entendue : le couple corporatisme et étatisme produit de la défiance, génère des attitudes d’incivisme, encourage la corruption. Après ce constat sans appel, appuyé et étayé par des études statistiques affinées (le livre comporte 34 figures statistiques), les auteurs proposeront des pistes alternatives pour quitter le modèle français, celui d’un État-providence conservateur qui ne fait plus ses preuves et met en péril notre patrimoine social. La fléxisécurité des pays nordiques et le modèle social-démocrate sortent vainqueurs de cette confrontation des idées. Le modèle libéral apparaît presque comme un moindre mal face à une situation française enlisée.

Le schéma du livre est assez simple, il suit un modèle classique d’analyse : le constat (agrémenté de quelque éléments diachroniques qui étudient le sentiment de défiance des Français à travers le temps, en essayant d’obtenir des résultats sur la période qui précède la seconde guerre mondiale), les causes et les origines de la défiance (corporatisme et étatisme) et pour finir un petit plan de bataille pour réagir, en lorgnant vers les pays nordiques (instaurer un véritable dialogue social, redistribuer mieux les richesses, sécuriser les parcours professionnels).
Le philosophe sera parfois intrigué et fasciné par les subtilités de l’art de la statistique et pensera que malgré le souci constant d’inclure tous les paramètres qui concourent au maximum d’objectivité possible, certaines conclusions semblent malgré tout hâtives et le sentiment de défiance des Français (s’il est avéré) mériterait d’être confronté à d’autres grilles d’analyse. Le livre accuse un État dirigiste et des corporations « rentières » (corporations attachées à leurs privilèges, créatrices d’inégalités dommageables au bonheur de tous) d’être coupables de nous éloigner les uns des autres, au point de nous méfier les uns des autres et de nous nuire par des actes d’incivisme. Il met à jour les mécanismes qui, selon les auteurs, sacrifient le modèle social français faute de le renouveler.
Dans l’introduction, nos deux auteurs reprennent les propos de François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, qui, face à Michèle Alliot-Marie (alors ministre de la Défense) à l’émission « À vous de juger » sur France 2 le 8 juin 2006, déclarait : « Oui, je n’aime pas les riches, je n’aime pas les riches, j’en conviens. » Les propos, selon nos auteurs, ne seraient pas innocents. En effet, 52 % des Français considéreraient que « de nos jours on ne peut arriver au sommet sans être corrompu ». On retrouverait cette caractéristique française de défiance à travers des questions comme : « Est-on récompensé de ses efforts dans ce pays ? » ou « Les inégalités dans ce pays persistent-elles parce qu’elles profitent aux riches et aux puissants ? ». Ce serait en composant avec un système inégalitaire et en favorisant les réseaux de relations que l’on pourrait prétendre à la réussite sociale. En partant d’une déclaration de Charles de Gaulle de 1970 (« … Les rapports sociaux restent empreints de méfiance et d’aigreur. Chacun ressent ce qui lui manque plutôt que ce qu’il a. »), les auteurs soulignent les appels communs des trois principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007 à rétablir une société de confiance : « Il faut rétablir un ordre juste par le retour à la confiance, par le retour de repères clairs, par le bon fonctionnement des services publics, par des règles d’honnêteté valables pour tous » (Ségolène Royal, discours prononcé à Arras le 10 février 2007) ; « Tout au long de cette campagne, je défends une vision : la France traverse la crise la plus grave de son histoire récente. C’est une crise de confiance. C’est une crise sociale. C’est une crise économique. C’est une crise démocratique et le résultat en est la perte de confiance des citoyens dans l’État, dans leurs institutions et, plus grave encore, dans leur avenir personnel et collectif » (François Bayrou, le 3 avril 2007, présentant son programme d’action) ; « La responsabilité dépasse le seul fait de ne pas enfreindre la loi : c’est la conscience que l’on a certes des droits mais aussi des obligations à l’égard de la communauté. La responsabilité permet de bâtir une société de confiance qui donne la possibilité à chacun de s’épanouir » (Nicolas Sarkozy, la charte de l’UMP pour l’élection présidentielle).
Les auteurs auront à cœur de démontrer que la défiance des Français n’est pas seulement orientée vers leurs concitoyens mais aussi envers leur Parlement, leur justice, leurs syndicats et leurs services publics. Les Français se méfieraient aussi de leur employeur, du marché et de la concurrence. Ce sentiment général, associé à l’incivisme qu’il induit (resquiller dans les transports, ne pas payer les impôts ou demander indûment des aides publiques…), expliquerait en partie les mauvais résultats de notre économie et empêcherait toute amélioration. Incivisme et défiance minent la santé de l’économie. Les auteurs vont même jusqu’à dire, en faisant parler les statistiques, que notre niveau de satisfaction de vie, notre bonheur serait mis à mal par cette défiance généralisée et chronique.
Les auteurs vont donc décliner, dans toute la première partie de l’ouvrage, les études mettant à jour la défiance et l’incivisme des Français. Sur la part des personnes qui répondent « Il est possible de faire confiance aux autres » à la question : « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ou que l’on n’est jamais assez méfiant ? », les Français ne sont que 21 % à faire confiance aux autres, trois fois moins que dans les pays nordiques. La France est en queue de peloton ou mal classée sur l’ensemble des études révélant la notion de défiance on d’incivisme, et ce pour des études souvent réalisées auprès de personnes de mêmes sexe, âge, revenu, niveau d’études, situation familiale, religion et orientation politique. Les enquêtes portent sur la confiance exprimée vis-à-vis du Parlement, de la justice, des syndicats, sur le fait de trouver justifiable d’acheter un bien volé, de réclamer indûment des aides publiques, de trouver injustifiable d’accepter un pot-de-vin dans l’exercice de ses fonctions. Dans chaque rubrique évaluant ce sentiment de confiance, le score des Français est faible. Les auteurs s’attachent à démontrer, à travers des situations-exemples, que la confiance est corrélée au sens civique et que la défiance des Français se traduit par des comportements inciviques : ramener ou pas le portefeuille trouvé, le respect des règles de stationnement des diplomates à New York, les tentatives de corruption des grandes entreprises françaises à l’étranger. En appuyant leurs recherches sur les transmissions intergénérationnelles des attitudes sociales (retracer l’évolution des attitudes sociales en France grâce à celle des descendants d’immigrés aux États-Unis originaires de différents pays), les auteurs arriveront aux conclusions que c’est essentiellement après la seconde guerre mondiale que la confiance mutuelle s’est dégradée en France. Ils avancent l’hypothèse que la défaite, l’occupation allemande et le régime de Vichy auraient miné la confiance des Français envers les autres. Le terme de « collabo » serait employé pour manifester sa défiance envers quelqu’un.
Après le constat, il faut trouver le coupable de cet état de fait. La thèse est clairement énoncée par les auteurs : « … Ce déficit de confiance est intimement lié au fonctionnement de l’État et du modèle social. Après la seconde guerre mondiale, le modèle social français s’est construit sur des bases corporatistes et étatistes. Le corporatisme, qui consiste à octroyer des droits sociaux associés au statut et à la profession, institutionnalise la segmentation des relations sociales. Il crée un enchevêtrement de dispositifs particuliers à chaque corps qui favorise la recherche de rentes et entretient la suspicion mutuelle. L’étatisme, qui consiste à réglementer l’ensemble des domaines économiques et sociaux dans leurs moindres détails, vide le dialogue social de son contenu, entrave la concurrence et favorise la corruption » (p. 41). 
Au modèle de l’État-providence conservateur français (préservation de différents statuts afin de renforcer un ordre social traditionnel, segmentation des groupements de métiers, multiplication des régimes de retraite et d’assurance-maladie, système de hiérarchie entre les individus, dépenses sociales fortes, un État qui à la fois contrôle l’ordre public et distribue les ressources), les auteurs vont privilégier le modèle social-démocrate, universaliste et transparent, qui redistribue de manière égale à tous. Pour les auteurs, notre État est trop dirigiste. Il centralise le pouvoir exécutif et intervient trop dans la sphère économique : les auteurs mettent en cause, par exemple, le fait que ce soit l’État qui fixe le salaire minimum en France. L’État fait une distinction nette entre les fonctionnaires et les autres travailleurs. Les auteurs proposent de s’orienter, comme en Allemagne, vers un système où les corps intermédiaires de la société civile prennent en charge des tâches effectuées par l’État en France : réglementation du temps de travail, ajustement du salaire minimum… Apologie est donc faite du système social-démocrate : « Dans le modèle social-démocrate, une part substantielle des richesses est redistribuée sur la base des principes universalistes et égalitaristes. En ce sens, la part des dépenses sociales est tout aussi élevée, si ce n’est plus, que dans les pays dont le modèle social est de type conservateur comme la France. 
Mais l’organisation de la solidarité est très différente. En principe, l’universalisme signifie que les transferts publics sont ouverts à tous, indépendamment du revenu [note de bas de page : Bien évidemment, l’universalisme est un principe qui ne s’applique qu’imparfaitement dans les faits]. Dans ce contexte, les impôts servent à financer des services publics ouverts à tout citoyen sans discrimination selon le revenu ou tout autre critère, par opposition au mode de financement sur cotisations des pays conservateurs. En conséquence, les pays qui ont adopté le modèle social-démocrate sont aussi ceux où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés. En outre, ce système se caractérise par une structure beaucoup plus égalitaire des prestations, avec des ratios entre le niveau moyen des prestations et les prestations maximales beaucoup plus faibles » (p. 47). Comme tout le monde est logé à la même enseigne, le problème de la transparence ne se pose plus. Cette situation s’accompagne souvent de mesures qui responsabilisent et sanctionnent. Le sentiment d’appartenance à une communauté égalitaire est censé créer des réflexes de solidarité et de cohésion et empêcherait la tentation de l’incivisme. Les solutions proposées à la fin de l’ouvrage épousent les caractéristiques du modèle social-démocrate : redistribution plus universaliste, meilleure régulation de la concurrence, sécurisation des parcours professionnels et activation du dialogue social. Les auteurs font peu confiance au tissu associatif pour redorer le blason de la confiance française.
Les auteurs s’efforceront, dans la dernière partie de l’ouvrage, de démonter les mécanismes parfois pervers de la défiance des Français vis-à-vis de la concurrence et du marché : les Français ont peur de la concurrence, ils demandent à l’État de réglementer en limitant la concurrence mais cette limitation de la concurrence crée des rentes de situation qui alimentent la corruption et la défiance mutuelle. Les auteurs essaient de créer des corrélations entre syndicalisation et défiance, constatant que la France est un des pays qui a le taux de syndicalisation le plus faible des pays de l’OCDE, ce qui une fois de plus encourage la méfiance et l’incivisme. Les auteurs nous précisent aussi que ce déficit de confiance a un coût : « Mais des études plus approfondies, qui tiennent compte de ces biais, montrent que la confiance mutuelle a bien un impact significatif sur l’emploi et le chômage. Dans le cas de la France, la réduction du déficit de confiance par rapport à la Suède impliquerait une baisse du taux de chômage de trois points de pourcentage » (p. 88).
Malgré la profusion des statistiques qui viennent étayer la thèse des auteurs, un doute demeure à la fin du livre : la défiance des Français envers leurs concitoyens et leurs institutions, si elle semble perceptible, découle-t-elle forcément du dirigisme étatique et de la spécificité liés au système corporatiste ? Répondre par un oui catégorique serait négliger un jeu d’amour-haine entre les Français et leurs institutions qui pourrait, certes, se traduire par de la méfiance, mais qui pourrait tout aussi bien exprimer un malaise, voire une angoisse face à des espoirs déçus. Ainsi l’attachement corporatiste (on pense à la lutte récente pour la défense des régimes spéciaux de retraite) deviendrait le symbole d’une lutte pour conserver une société plus rassurante, plus épanouissante. La perte progressive de nos acquis sociaux et l’effritement de notre idéal démocratique empêchent désormais toute projection positive dans l’avenir. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que l’État se trouve surinvesti. Face à Lionel Jospin qui, en 1999, confronté à la suppression de deux mille emplois en France par Michelin, déclare que l’État ne pouvait pas tout, à François Fillon qui en 2007 assimile l’État à une banque ou une entreprise en faillite et à Nicolas Sarkozy qui, en février 2008, assure que l’État est prêt à prendre en charge tout ou partie des investissements nécessaires pour maintenir en activité une aciérie d’Arcelor Mittal où près de six cents emplois sont menacés, il faut réinventer un autre État. Un État qui aura comme souci permanent de préserver un esprit, celui de la conquête de la démocratie et de la justice, de l’intelligence et du savoir, du bon mot, un esprit animé sans cesse par le rêve de la révolution d’esprit permanente.

Jean-Luc Deschamps,
professeur d’anglais, comédien


ALGAN Yann et CAHUC Pierre
La Société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit
Collection du CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications)
Éditions ENS, 2007, 102 p.

 
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