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Présentation d'ouvrages Claude Lévi-Strauss, l'homme au regard éloigné
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Vincent Debaene et Frédéric Keck, Gallimard, « Découvertes », 2009.
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Jamais en lisant ce court livre, merveilleusement illustré, on n’aura l’idée de se dire, comme Pascal morigénant Montaigne, dont Lévi-Strauss est un lecteur de toujours (voir p. 99), « quelle sotte idée ils ont eue de le peindre ». Et pourtant, l’entreprise tient de la gageure, puisque l’auteur de Tristes tropiques place au cœur de son ouvrage une réflexion sur le moi qui n’est pas seulement celle d’un moraliste : « Le moi n’est pas seulement haïssable, il n’a pas de place entre un nous et un rien ». Les auteurs se sont glissés dans cette absence de place, mieux encore ils l’ont creusée, proposant au lecteur un parcours de mots et d’images à travers la vie et l’œuvre de Lévi-Strauss : les nombreuses personnalités qu’il a croisées et contre lesquelles il a parfois bataillé, en qui il a trouvé des complices d’un temps ou de toujours, dans le théâtre du monde hanté de ses mythes et de ses masques, que le lecteur est invité à découvrir dans leur profusion parfois étrange et inquiétante. À laquelle d'entre elles Lévi-Strauss ressemble-t-il le plus ? J’ai envie de dire qu’il ressemble à une double page (pp. 94-95) où l’on voit à gauche un visage de bois africain, sourcils de crin, oreilles en chou-fleur, lèvres fardées, grand ouvertes, émettant dans une police de caractères plus importante leur propre légende « quand les masques parlent », et envoyant cette phrase à la page de droite où le vieux Lévi-Strauss, sur une photo en noir et blanc, regarde l’exquise féminité d’une marionnette de kabuki qui baisse les yeux, à la fois coquette et modeste, maquillée de blanc et que pourtant l’on sent presque rosir de l’amour que l’homme lui porte. Dans le texte des deux pages, les auteurs de ce petit livre racontent la publication de la Voie des masques, testant la méthode structurale appliquée aux mythes, et la découverte du Japon comme une société qui réussit ce défi de conserver sa tradition en intégrant la modernité scientifique et politique, et en alliant ville et nature. Selon les exigences de la collection « Découvertes », l’ordre chronologique est strictement respecté, pour une vie forcément monumentale, puisqu’elle couvre un siècle et rencontre les principaux penseurs du temps de par le monde – dont il serait vain d’établir la liste –, l’essentiel des renouvellements artistiques, toutes les thématiques et problématiques dont est pétri ce début de troisième millénaire. Ce qui frappe d’abord et que dissimule, par un faux effet de perspective, la longévité exceptionnelle de Lévi-Strauss, ainsi que sa consécration au panthéon des grands hommes de lettres, avec d’une part l’édition des Œuvres dans la prestigieuse collection de la Pléiade et, d’autre part, l’ouverture du musée des arts premiers du quai Branly, c’est le caractère éminemment tourmenté de cette vie, et plus encore – car après tout, tourmentée, elle l’est pour avoir traversé les heures les plus poignantes du siècle, les deux guerres mondiales, puis les grands clivages de la guerre froide ou de la décolonisation, enfin la perte de prestige du Vieux Continent et l’effacement progressif des singularités culturelles dans le flux de la mondialisation – l’intensité des polémiques et des combats intellectuels qui la marquent d’un bout à l’autre. L’homme est ardent et passionné : cela se lit aussi dans la fermeté de son visage, dans l’intransigeance d’un regard, qui contient parfois difficilement son exaspération (p. 80), et l’on devine, à la malice qui pétille derrière des lunettes austères, que ses adversaires ont eu fort à faire face à ses sentences, qui s’énoncent avec le rythme implacable de la grande tradition française de l’aphorisme – « le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre » (ibid.). En vérité, une des grandes grâces de ce petit livre tient à l’iconographie somptueuse, qui permet au lecteur de sonder un visage toujours aux aguets – qu'il s'agisse de la magnifique photo de couverture d’un Lévi-Strauss barbu, jeune, tendre rêveur, un singe sur l’épaule droite, dont les yeux semblent sonder un paradis perdu qui revit pour lui soudain dans cette Amazonie qu’il découvre, ou du pessimisme prophétique de cette Cassandre qu’il devient dans sa vieillesse, une corneille sur l’épaule gauche (p. 98), voire de l’amertume d’un homme vilipendé comme « penseur de droite » parce qu’il a osé s’inquiéter des apories et dérives de l’air du temps. Ces photos dialoguent avec d’autres images, souvenirs d’enfance, portraits de ses contemporains, fragments de son écriture, portées musicales, couvertures de ses ouvrages, dessins et croquis, graphes, et surtout avec des représentations de ces « autres » qu’il a passionnément aimés et étudiés, non point par goût de l’exotisme, mais par amour de la vérité, pour sonder dans l’homme « l’humain » : parce qu’ils étaient autres, parce qu’ils étaient moi, semble-t-il dire à chaque page. Les auteurs du petit livre restituent parfaitement la force d’une pensée qui va de l’observation à l’abstraction, en quête à la fois de structures invariantes et de l’éblouissante diversité, avide, comme Montaigne, de saisir le tout et ne se contentant jamais de ne le saisir pas : « Je cherchais une société, écrit-il (p. 39), je trouvais seulement des hommes ». Scandales et polémiques donc ; car, s’il rencontre des systèmes, s’il contribue à en créer (le structuralisme, une branche spécifique de l’anthropologie, etc.), il n’est pas de ceux qui peuvent s’y arrêter, allant d’ouest en est, des Amériques au Japon, des frondaisons de sa maison de campagne solitaire aux salles de cours, où ses disciples, mais aussi ses détracteurs et plus tard un plus large public, viennent recueillir sa parole, déjà riche d’une belle prospérité. Sa parole est, elle aussi, mise en scène, par exemple dans les clichés en couleur saisis lors de deux entretiens qu’il donna en 1972 et 1988 (p. 104), où l’on a l’impression d’entendre la très belle et toute classique éloquence de sa plume que l’on peut lire dans les nombreuses citations. Nous découvrons presque l’intimité de sa pensée, tiraillé qu’il dut être entre une volonté d’engagement politique, à la SFIO, dans ses jeunes années, qui se poursuit dans son engagement pour la France libre, depuis New York où, juif laïc, il put échapper à la barbarie nazie, et une nécessité de la rupture quand elle devient nécessaire, et peu importe si elle le voue à une solitude quasi orgueilleuse dont ses divorces conjugaux et ses prises de distance intellectuelles sont deux marques caractéristiques. Conjunctio oppositorum encore dans son écriture : si Tristes tropiques se vit refuser un prix Goncourt au motif que ce n’était point un roman, il renonça au titre d’Anthropologie structurale trois pour un recueil d’articles qui eût dû s’intituler ainsi, et lui préféra celui de Regard éloigné (retenu par les auteurs de ce subtil petit livre) de manière à ainsi s’extraire d’un contenu doctrinal qui, proclamant la mort de l’homme, ne rend pas justice à l’humanisme généralisé à toutes les sociétés dont il avait voulu au contraire l’investir. En réalité, ce livre accompagne à merveille le volume de la Pléiade et répond à nos interrogations critiques. Les anecdotes n’y sont jamais gratuites. De cette vie, le goût des choses collectionnées est bien un emblème : le lecteur découvre que ce fut dans son enfance, précocement, que lui fut inculqué le virus de la collection, qui ne fit que croître, et qu’il sut cueillir des « choses » à Paris, au marché aux Puces, à New York pendant la guerre ou dans les îles Kyushu, jusqu’à ce musée parisien dont l’amphithéâtre porte son nom et qui, par là, semble faire de sa personne sinon une pièce de musée, du moins une pièce de collection parmi les pièces de sa propre collection qu’il a offertes et dont des reproductions – masques, totems – envahissent les pages du livre comme pour bousculer les lignes d’une biographie raisonnable. Ce qui conduit les auteurs à s’interroger sur son héritage et, au-delà, sur la muséification de la « pensée sauvage » : sur l’emprisonnement de l’art dont le livre rappelle aussi la place qu’il occupe dans son cheminement (littérature, musique et beaux-arts) – jusqu’à la sienne. Les extraits qui figurent en fin d'ouvrage, de même que l’insolence de son discours d’académicien, comparant son intronisation aux cérémonies d’initiation des sociétés primitives, devraient, espérons-le, être de nature à éviter qu’il ne reçoive lui aussi le statut de « parc national », et lui permettre de « vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude adverse qu’il n’était pas présent sur la terre et qu’il ne le sera pas toujours ». À bien juste titre, le livre s’achève sur cette phrase qui reflète bien la tension féconde d’une pensée : car tout en disant l’engagement passionné dans le temps présent, elle opère aussi une sortie du temps ; et, si Lévi-Strauss devient un mythe, alors il sera à son tour une « machine à supprimer le temps », selon la définition qu’il donne à ce terme (p. 87), si bien qu’il suffira de se pencher sur ses écrits pour retrouver la « pensée sauvage », qu’il ne cessa jamais de chercher aussi dans les formes si classiques d’un Poussin, dans la « texture criblée de trous » du tissu urbain de New York, dans la collerette d’Elisabeth d’Autriche, dans les structures de la parenté, et dans les structures inconscientes mais objectives des phénomènes langagiers étudiés par la linguistique structurale.
Sylvie Taussig
Sylvie Taussig est ancienne élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de lettres classiques. Dix-septiémiste, elle travaille sur Pierre Gassendi et le « premier » XVIIe siècle.
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