| La
lutte contre les discriminations ou l'intégration requalifiée |
Françoise
LORCERIE
CNRS, IREMAM
Mèl : lorcerie@mmsh.univ-aix.fr
| Longtemps focalisé
sur l'intégration des populations immigrées, l'état requalifie son action
depuis peu en lutte contre les discriminations. Ce sont l'introduction de
la variable " immigré " dans la statistique, les travaux de chercheurs sur
la discrimination et sur l'ethnicisation qui ont conduit à mettre au jour
la réalité de la discrimination ethnique, et entraîné la conversion de l'action
publique. Néanmoins, cette lutte n'a pas encore de traduction juridique
et reste souvent, malgré la création de structures ad hoc, encore inopérationnelle,
d'autant que ne sont pas pris en compte la discrimination indirecte et les
effets induits des catégorisations ethniques, par exemple à l'école. |
On nomme qualification,
en droit, la détermination de la catégorie juridique dans laquelle entre une
action ou un rapport entre personnes, catégorie dont dépend la décision applicable.
Requalifier une action ou un rapport juridique, c'est modifier la catégorie
dont ils relèvent et donc la décision afférente.
Ce qui vient de se passer en matière d'intégration (même si la matière n'est
pas strictement juridique) est une requalification. La caractérisation admise
et officielle du problème a changé de façon telle que l'État est face à la
nécessité de reconvertir son action en la matière. Jusqu'aux toutes dernières
années, l'intégration en tant que programme normatif concernait principalement
les immigrés, et secondairement les services ou dispositifs ayant vocation
à aider à la réduction de leurs « différences ». Désormais,
l'accent est mis sur la lutte contre les discriminations dont souffrent les
immigrés et leurs enfants dans la société, avec une visée beaucoup plus systémique,
orientée en direction de l'ensemble des membres, immigrés et non-immigrés,
de la société.
Toutefois, la France n'en est qu'au début des changements qu'appelle la requalification
des enjeux de l'intégration en termes de priorité à la lutte contre les discriminations.
À preuve, la politique scolaire. L'école est un des espaces sociaux où les
jeux de la catégorisation ethnique ont été le mieux explorés par la recherche
française. Mais la réorientation de la politique d'intégration ne l'a pas
concernée à ce jour.
La discrimination
ethnique :
de l'établissement du fait à sa prise en compte doctrinale
Le processus de requalification
de l'intégration remonte à l'établissement du fait de la discrimination,
lui-même rendu possible par l'introduction officielle d'une variable nouvelle
dans la statistique française à compter de 1991-1992, sous l'égide du Haut
Conseil à l'intégration (HCI), celle d'« immigré »,
au sens de personne née étrangère à l'étranger et résidant en France (la catégorie
« enfant d'immigré » s'obtient à partir de là). On sait
qu'un bon tiers des « immigrés » détiennent la nationalité
française, et disparaissaient en tant que tels de l'enquête statistique lorsque
la condition d'immigré n'était captée que par le biais de l'extranéité. Les
premiers résultats obtenus par les organismes publics à l'aide de la nouvelle
variable furent disponibles en 1994-1995. Ils suscitèrent un très grand intérêt
car ils prouvaient d'une part l'avancée de l'intégration sociale et culturelle
des immigrés, et d'autre part la réalité des discriminations qu'ils subissaient,
notamment sur le marché de l'emploi.
On parle de discrimination ethnique lorsqu'une personne, une population subissent
un désavantage social à raison de leur appartenance ethnique. Le rapport 1998
du Haut Conseil à l'intégration, qui titre sur La Lutte contre les discriminations,
propose cette définition : « toute action ou attitude qui
conduit, à situation de départ identique, à un traitement défavorable de personnes
du fait de leur nationalité, origine, couleur de peau ou religion, qu'une
intention discriminante soit, ou non, à l'origine de cette situation »
(HCI, 1998:10).
La réalité de la discrimination ethnique n'est pas facile à établir. Il faut
en effet prouver à la fois l'inégalité subie et son caractère ethnique ou
racial. Or, il se peut que des situations d'inégalité affectent différentiellement
des populations catégorisables selon des critères ethniques, sans qu'elles
résultent d'une discrimination ethnique. Par exemple, il est vraisemblable
qu'une partie au moins des inégalités repérées en matière de réussite scolaire,
de logement, de santé publique, d'emploi, résulte du faible niveau de ressources
matérielles et culturelles des familles, de la précarité de leur installation,
de leur plus grande probabilité d'exposition à des processus d'« exclusion »
- facteurs qui ne sont pas en eux-mêmes ethniques. Par ailleurs, le sentiment
de discrimination ne prouve pas directement l'existence de la discrimination
- ou du moins la liaison peut être contestée, même si, comme dans la
victimation, il apparaît finalement que les variations du sentiment subjectif
sont corrélées au fait. Le sentiment qu'existaient de la discrimination ethnique
et du racisme, et que les populations maghrébines et africaines y étaient
spécialement exposées, était répandu en France avant le renouveau des enquêtes
sociodémographiques. L'enquête annuelle de la Commission nationale consultative
des droits de l'homme sur le racisme et la xénophobie permettait (et permet
toujours) d'en mesurer l'intensité. Néanmoins, cette enquête ne fait pas preuve
en matière de discrimination en acte.
Il faut donc parler de dévoilement à propos des résultats de l'enquête « Mobilité
géographique et insertion sociale » (MGIS) et d'autres travaux
parallèles de Michèle Tribalat et de ses collègues Patrick Simon et Benoît
Riandey. Par le moyen de la comparaison entre populations définies par l'origine
ethnique et population entière, ils attestent pour la première fois en France
la réalité objective de la discrimination. C'est dans le cas de l'insertion
dans l'emploi des jeunes issus de l'immigration algérienne, majoritairement
Français de naissance, qu'ils avancent pour la première fois, avec beaucoup
de prudence, le concept de discrimination.
L'insertion professionnelle des jeunes issus de l'immigration algérienne est
difficile, comparativement aux autres groupes issus de l'immigration saisis
dans l'enquête. Plus nombreux sont ceux qui sont au chômage sans avoir jamais
travaillé. Le taux de chômage des jeunes hommes de 21-29 ans issus de deux
parents nés en Algérie est de 42 %, contre 11 % chez les Français
« de souche ». À niveau bac ou plus, ce taux reste le
double de celui des « Français ». Ils connaissent une
forte précarité, ainsi que les femmes algériennes. En revanche, il y a une
mobilité sociale élevée parmi ceux qui travaillent : moins de 60 %
des fils d'ouvriers algériens sont eux-mêmes ouvriers parmi les 20-29 ans
ayant déjà travaillé, contre 70 % en moyenne pour la France ; 14 %
sont devenus des cadres, contre 9 % en moyenne pour la France. « À
côté des exigences professionnelles de ces jeunes, il est impossible de ne
pas penser à des phénomènes de discrimination à l'embauche »,
commente Michèle Tribalat (1995:155).
L'enquête MGIS met également en évidence dans d'autres secteurs des inégalités
qu'il semble impossible d'expliquer sans prendre en compte l'effet de la catégorisation
ethnique. Ainsi l'incorporation dans l'armée. Les jeunes d'ascendance algérienne
sont autorisés, en vertu de la convention franco-algérienne du 11 octobre
1983, à s'acquitter de leurs obligations militaires au choix en France ou
en Algérie. Une minorité seulement opte pour le service en Algérie (16 à 18 %),
mais presque la moitié des autres ne sont pas pris dans l'armée française
(44 % d'exemptions, de dispenses et de réformes, contre 28 % en
moyenne française). Par ailleurs, la situation au regard du logement, étudiée
sur l'éventail des sous-populations enquêtées, révèle spécifiquement chez
les originaires d'Algérie, du Maroc, d'Afrique noire et de Turquie des faits
de ségrégation spatiale et de concentration dans des immeubles dégradés (30 %
environ des personnes pour chacune de ces origines), la voie d'amélioration
étant alors l'obtention d'un logement dans le parc social « non
dégradé », tandis que les originaires d'Espagne, du Portugal et
d'Asie du Sud-Est sont plus souvent propriétaires (plus du tiers de chacune
de ces populations) ou en logement social « non dégradé »
(Simon, 1995 ; HCI, 1998:76). S'il faut prendre en compte le « grégarisme
communautaire », la modestie des ressources des familles et les
tensions sur le marché du logement social, ces facteurs ne semblent pas pouvoir
expliquer seuls la concentration des immigrés africains et maghrébins dans
des îlots de logements vétustes, inconfortables et trop étroits.
Il faut souligner ici la force de la preuve statistique, en même temps que
ses limites d'ailleurs. Le travail quantitatif atteste la réalité d'un fait
(ici des écarts à la moyenne), indépendamment de toute explication. Un bon
travail qualitatif sera explicatif, il éclairera les logiques d'action à l'œuvre
(et les travaux sur l'ethnicité et la discrimination se sont multipliés en
France depuis 1995). Les deux types de travaux sont évidemment complémentaires
pour l'intelligence du social. Mais le travail quantitatif, et lui seul, établit
la discrimination en fait d'extension nationale. Suite aux dévoilements
statistiques, il devient clair que le « problème » de
l'intégration des immigrés ne saurait se résumer à des conditionnalités imposées
aux immigrés afin qu'ils respectent le « modèle français d'intégration ».
L'infraction avérée au principe d'égalité, clé de voûte du système juridico-politique,
met en cause non pas les immigrés mais les rouages des institutions nationales,
privées ou publiques : elle appelle de toute évidence des politiques
correctives et préventives « de droit commun ».
La requalification
de l'intégration :
de la doctrine (1996) au nouveau discours politique (1998)
L'idée a d'abord fait
son chemin parmi les experts. Elle trouva d'emblée l'appui du Conseil d'État.
Dès 1996, celui-ci consacre le dossier de son rapport public à des Réflexions
sur l'égalité où sont examinés d'un point de vue philosophique et juridique
les raisonnements qui préconisent d'introduire dans le droit des dispositions
visant à corriger la position inégalitaire de certaines catégories sociales.
C'est Marceau Long (précédemment président du HCI en même temps que vice-président
du Conseil d'État) qui signe le chapitre consacré aux étrangers. Il reconnaît,
en se référant aux travaux de la démographe Michèle Tribalat, qu'il a personnellement
contribué à rendre possibles, que le « modèle français d'intégration »
des immigrés est en crise :
« Les indices de l'existence d'une discrimination ethnique à l'embauche
constituent sans doute le recul le plus grave du principe d'égalité [...] ».
« Le modèle français d'intégration traverse aujourd'hui une passe
difficile. Il serait inexact de dire qu'il ne fonctionnerait plus. Mais il
lui est demandé beaucoup, alors même que le monde du travail [...] est déstabilisé.
Le travail lui-même est en pleine mutation [...]. Et pourtant, il est visible,
à de nombreux indices, que l'intégration des étrangers, même sur un mode conflictuel,
se poursuit, malgré l'affaiblissement du lien social qui la rend difficile »
(Long, 1996:363, 372).
Tout en notant que le recours à des politiques de discrimination positive
n'est pas incompatible avec le droit français, l'auteur préconise surtout
un volontarisme de l'action publique dans le domaine social. Il termine en
appelant à dépasser la fausse alternative entre politiques spécifiques et
politiques de droit commun : il faudrait composer ces lignes politiques,
tout en valorisant l'unité collective. Une politique des droits, incluant
la lutte contre les discriminations, et une politique des symboles, impliquant
l'affichage de l'appartenance commune, tels seraient, dit en substance Marceau
Long, les axes d'un renouveau de la politique d'intégration.
« Le principe d'égalité, auquel nous sommes attachés, doit conserver
toute sa place dans notre système juridique et dans notre vie sociale. Peut-être
pourrait-il trouver quelques possibilités de renouvellement dans le lien dialectique
entre la prise en compte des différences sans les exalter et la recherche
des convergences et des ressemblances ? N'était-ce pas la clé du "modèle"
proposé, dès son premier rapport, par le Haut Conseil à l'intégration ? »
(ibid).
Le changement inopiné de majorité parlementaire en 1997, et la constitution
d'un gouvernement où le ministère de l'Emploi et de la Solidarité avait un
poids particulier, allaient être l'occasion de la transposition de cette nouvelle
doctrine en discours et en décision politiques.
L'érection de la « lutte contre les discriminations »
en axe de l'action publique en matière d'intégration est annoncée en 1998,
par la publication d'un rapport du HCI sous ce titre (HCI, 1998). Le rapport
se présente comme une synthèse des travaux de recherche sur les discriminations
dans l'espace français, dans les domaines de l'école, de l'emploi et du logement
notamment (il déplore l'insuffisance des données dans d'autres domaines comme
la police ou la justice). Écrit par une équipe de rapporteurs délégués par
le ministère de l'Emploi et de la Solidarité, avec l'aval de Matignon, c'est
un véritable brûlot en comparaison des textes toujours prudents, parfois conformistes,
qu'avait livrés antérieurement le HCI. Sur la base d'un état des lieux inquiétant,
il appelle à une « mobilisation rapide des pouvoirs publics et
de l'ensemble des acteurs de la politique d'intégration » (HCI,
1998:8) et préconise, pour en assurer la pérennité, la création d'une autorité
administrative indépendante analogue à la Commission for Racial Equality
du Royaume-Uni.
Le 21 octobre de la même année, Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de
la Solidarité et numéro deux du gouvernement de la « gauche plurielle »
dirigé par Lionel Jospin, présente une communication en conseil des ministres
sur « la politique d'intégration ». C'est la
première fois que cette politique est spécifiquement exposée à ce niveau depuis
l'époque de son lancement en 1990 par le gouvernement Rocard. L'occasion est
propice : une certaine pacification du sujet a été amenée par l'implosion
du Front national et par le retour de la croissance économique. Ce que la
ministre introduit de nouveau se trouve dans les prémisses de son exposé :
elle assume à son tour (après les chercheurs, après le Conseil d'État, après
les instances consultatives telles que la Commission nationale consultative
sur les droits de l'homme (CNCDH), la Commission nationale pour l'insertion
des populations immigrées (CNIPI), après certains syndicats ouvriers et des
associations civiles) l'existence des « manifestations racistes
et des discriminations », principalement imputables selon elle
aux circonstances économiques. Les « difficultés » qui
en résultent rendent « indispensable » une « politique
d'intégration qui réponde aux besoins concrets de ceux qui vivent en France »
(la périphrase permet d'échapper au piège de la catégorisation ethno-nationale
et suggère une image nouvelle du « nous »). Le
thème de la « lutte contre les discriminations » devient
dès lors l'axe doctrinal de la politique d'intégration, et les jeunes issus
de l'immigration se trouvent placés au cœur de ses préoccupations.
« Ce n'est pas de non-intégration » qu'ils pâtissent
mais « de discrimination », reprend le FAS, organe spécifique
de la politique française d'intégration en même temps qu'est un des principaux
commanditaires des recherches sur l'ethnicité en France (sous tutelle du ministère
de l'Emploi et de la Solidarité), dans son plan stratégique triennal (FAS,
1999). On assiste ainsi à une requalification générale des enjeux officiels
de l'intégration, de sorte à les caler sur l'expérience ordinaire et la connaissance
sociologique, en récusant les vieilles phobies idéologiques. On lit par exemple
dans le plan stratégique du FAS ces considérations pragmatiques sur la « communauté »
comme espace potentiel de dynamisme :
« Il n'est pas utile de reprendre la rituelle dénonciation du communautarisme,
à laquelle le FAS souscrit volontiers : il s'agit là de constater que, sans
valider la communauté comme personne morale ni accepter sa persistance comme
corps social, elle existe de fait et constitue en elle-même un lieu de socialisation
ou de solidarité. Il revient à l'établissement de capitaliser sur ce dynamisme
social pour l'exploiter au profit à la fois de l'émancipation et de l'intégration
de l'individu » (FAS, 1999:15).
Jusqu'où
la révision ? Lutte discrète au sein de l'État
et encouragements aux chercheurs
Le renouvellement du
discours de l'intégration s'est accompagné dans l'immédiat d'un plan d'action
assez timide. La ministre annonçait comme domaines prioritaires pour son ministère
l'emploi et le logement, avec une méthode essentiellement incitative, tablant
sur la capacité des partenaires sociaux à relayer sa politique de « lutte
contre les discriminations ». De fait, c'est une démarche très
localisée, misant sur l'efficace des relations interpersonnelles, qui était
à la base du relatif succès des dispositifs de « parrainage vers
l'emploi » des jeunes non diplômés, expérimentés depuis 1993-1994
(sur 13 000 jeunes passés par ce dispositif en 1997, 46 % étaient
issus de l'immigration ; l'objectif pour 1999 était d'encadrer par ce
biais 30 000 jeunes en recherche d'insertion (DPM, 1999)). C'est également
une initiative du syndicat CFDT, relayée de proche en proche, qui avait permis
la grande enquête du CADIS sur les discriminations dans le monde du travail
(Bataille, 1997). Le Groupe d'études des discriminations (GED), créé par le
ministère de l'Emploi et de la Solidarité en 1999, cherche à étendre cette
démarche de mobilisation des partenaires sociaux. Pour sa première année d'existence,
il pilote des opérations expérimentales dans quelques régions. Les commissions
d'accès à la citoyenneté (CODAC), créées la même année par le ministère de
l'Intérieur auprès des préfets, adoptent également une démarche incitative
pour lutter contre les discriminations qui se produisent dans la vie civile,
dans le domaine des loisirs en particulier (entrée dans les cafés, les boîtes
de nuit).
L'innovation politique, marquée par la requalification du problème de l'intégration
en termes de lutte contre les discriminations, n'a pas eu jusqu'ici de traduction
juridique. Le gouvernement Juppé (1995-1997) avait entamé en son temps une
procédure de refonte des dispositions juridiques réprimant le racisme, qui
sont d'applicabilité trop restreinte en regard des problèmes qui se posent :
cette refonte, du ressort du ministère de la Justice, n'a pas été reprise.
La notion de « discrimination indirecte », c'est-à-dire
sans intention directe donc sans faute pénale, innovation majeure des droits
les plus protecteurs, n'est pas mentionnée. L'innovation n'a pas eu non plus
de suite administrative. L'instance administrative indépendante, envisagée
par Mme Aubry dans sa communication au conseil des ministres et recommandée
par les rapports Belorgey et du HCI, n'a pas été opérationnalisée. De ce fait,
l'État demeure protégé de toute pression qui s'exercerait sur ses administrations
en court-circuitant l'appareil hiérarchique. Le cas de l'école est particulièrement
flagrant (voir plus bas). On pourrait citer aussi le cas des préfectures,
dont se plaignent de façon récurrente les associations de défense des étrangers,
ceux de la police et de l'administration pénitentiaire, placées périodiquement
sous les feux de la chronique...
L'innovation constituée par l'introduction du thème de la « lutte
contre les discriminations » aura-t-elle donc été essentiellement
rhétorique ? Cela n'est pas certain. Après l'audace en 1998, la prudence
affichée en 1999-2000 résulte apparemment du rapport de forces qui s'est créé
sur ce dossier au sein du gouvernement Jospin et dans la classe politique,
à deux ans de l'échéance 2002 (élections présidentielles et législatives).
Les innovateurs, au premier rang desquels Mme Aubry, ont fini par s'effacer
devant les conservateurs, emmenés par M. Chevènement. À preuve, le GED, créé
le 15 avril 1999, ne s'est réuni dans sa forme définitive que le 25 janvier
2000, avec un programme de travail nettement moins ambitieux qu'envisagé initialement.
Et il est placé sous la présidence d'un ami de M. Chevènement. À court terme,
donc, la situation est stabilisée. Mais à moyen terme, il est difficile d'imaginer
que le politique puisse faire l'énonomie de changements.
Une des raisons en est l'inversion spectaculaire du rapport entre science
et politique qui prévalait en la matière depuis les années quatre-vingt. Lorsque
la question de l'immigration s'est politisée en France, au cours des années
soixante-dix, les sciences sociales françaises avaient d'abord été peu réactives ;
puis, le politique étant amené à mettre en chantier des réformes, une tendance
croissante à la politisation des enjeux scientifiques s'était fait jour, freinant
le réformisme politique. Or, le dévoilement statistique de la discrimination
a modifié la situation, de nouveaux chercheurs se sont mis à explorer systématiquement
le paradigme de l'ethnicité et de l'ethnicisation : les données supplémentaires
qu'ils ont recueillies n'ont fait que confirmer la réalité des difficultés
institutionnelles, astreignant les politiques sinon à leur donner réponse,
au moins à les reconnaître et à encourager encore davantage la recherche pour
éclairer l'action publique. La production scientifique médiatisée est ainsi
devenue un aiguillon du réformisme politique. Rien de plus instructif, à cet
égard, que le sombre diagnostic dressé dans le Plan stratégique du
FAS :
« Le FAS est bien placé pour observer un triple phénomène très
inquiétant :
- une intensification des discriminations [...] ;
- un degré de tolérance accru envers les discriminations [...] ;
- le creusement progressif d'un fossé séparant « victimes »
et « société », les premières enfermées dans la désillusion,
qui peut devenir repli, violence, fuite : socialement intégrés, ils sont
rejetés, subissant de plein fouet la contradiction entre le discours républicain
de promotion sociale et leur propre sort où les armes dont ils se croyaient
dotés sont émoussées, ni nationalité, ni diplôme, ni maîtrise des pratiques
sociales ne suffisant à être intégré ; la seconde, aveugle, agressive
sans même le savoir, cultivant des fantasmes, projetant ses peurs, sans trouver
les moyens de penser la volonté de censurer, ou les façons d'apaiser, les
discriminations » (FAS, 1999:20).
L'école :
pierre d'achoppement
et test de la nouvelle politique d'intégration
L'école est le siège
de processus de discrimination complexes, que l'État connaît puisque le HCI
les détaille dans son rapport 1998. Plus largement, elle est le siège de formes
complexes d'« ethnicisation », - en désignant par
ce terme, avec Véronique De Rudder, « le processus par lequel l'imputation
ou la revendication d'appartenance ethnique devient un des référents déterminants
de l'action et, dans l'interaction, susceptible d'occulter les autres référents
du statut et du rôle » (De Rudder, 1995/1997: 20, repris dans HCI,
1998:36). Pourtant, l'école ne fait à ce jour l'objet d'aucune politique correctrice
au titre de la nouvelle politique d'intégration.
Polarisation socio-ethnique du réseau scolaire, catégorisation des publics,
des établissements et des classes, ethnicisation de la compétition intergroupes
entre élèves et des interactions entre élèves ou familles et agents scolaires,
instrumentalisation de l'ethnicité à des fins de médiation (« femmes
relais », sélection ethnique des aides éducateurs), mobilisations
de résistance ou d'attaque de la part des élèves : toutes ces lignes
d'étude de l'ethnicisation sont depuis peu renseignées par une volée de travaux
précis, en cours d'enrichissement. D'ores et déjà ils composent des processus
sociaux au sein de l'école ou relatifs à la scolarité un portrait bien différent
de l'idéologie républicaine.
Les sociologues rendent compte notamment de la conflictualité croissante des
établissements, qui défraie régulièrement la chronique, en montrant comment
s'articulent paradoxalement dans l'espace scolaire (au collège en particulier)
lecture ethnique des difficultés professionnelles de la part des agents et
formes ethnicisées d'agressivité juvénile (Payet, 1995, 1998 ; Debarbieux,
1996, 1998). Éric Debarbieux, après une enquête dans quarante collèges, conduite
dans le cadre d'un vaste appel d'offres national sur la violence scolaire,
va jusqu'à conclure : « La sociologie de la violence scolaire
est sociologie de l'exclusion et de l'ethnicité » (Debarbieux,
1996:123, 171).
Mais l'approche en termes d'ethnicité n'explique pas que les dysfonctionnements,
elle s'avère applicable à la réussite scolaire elle-même. L'étude de la DEP
sur les parcours scolaires des jeunes issus de l'immigration (Vallet, Caille,
1996) montre que, si puissante que soit la représentation négative de l'immigration
dans le sens commun français et si handicapante la condition sociale vécue
par les jeunes ethnicisés, cela n'empêche pas qu'on voie émerger au terme
du collège, toutes choses égales par ailleurs, un effet en sens contraire
- un certain effet, la position sociale de la famille et le niveau
scolaire des parents demeurant de très loin les facteurs explicatifs principaux
des scolarités. L'enquête MGIS dégageait également chez les jeunes 20-29 ans
issus de l'immigration algérienne la fréquence des études longues, en même
temps d'ailleurs qu'une fréquence plus grande du chômage. Comment expliquer
cet effet ? Par une mobilisation, répond la sociologie - une mobilisation
qui s'alimente au ressenti des élèves et des familles. Leur ambition traduit
la résistance à « l'expérience collective de la stigmatisation
et de la relégation, tant dans des quartiers que des établissements scolaires
ou des classes socialement dévalués », résume Jean-Pierre Zirotti,
qui fut un des premiers observateurs du phénomène en France (1997:240). « Il
faut, pour maintenir un niveau d'aspiration élevé, que ces élèves conduisent
une sorte de combat contre les catégorisations scolaires ». C'est
ce vécu commun, et non l'ethnicité transmise par la socialisation primaire,
qui agrège à l'école et dans le quartier le groupe des « Maghrébins »,
lequel offre à chacun un cadre d'appartenance qui conforte sa pugnacité. Autre
indice de cette relation : une partie de la récente enquête « Éducation »
de l'INSEE cherchait à connaître les jugements des collégiens et lycéens sur
leur établissement. Dans l'ensemble, les élèves ont rejeté les images les
plus négatives qui leur étaient proposées ; sauf trois groupes qui se
distinguent par la virulence de leurs critiques : les élèves orientés
en section d'éducation spécialisée (SES), ceux qui se jugent d'un niveau inférieur
à celui de leur classe, et... les Maghrébins d'origine (Héran, 1996:107-124).
Pour tous ceux-ci, une explication en termes de mobilisation collective en
résistance à la stigmatisation fait sens assez naturellement.
Aucun de ces processus, on le voit bien, n'est pénalisable. Ils ne relèvent
pas de la lutte contre les discriminations si celle-ci se limite à réprimer
les atteintes délibérées à l'égalité dans la société civile. Tous ne sont
même pas moralement condamnables. Pour ne rien dire de l'éventuelle auto-
ou inter-identification ethnique des élèves, quelle faute morale commet le
principal de collège qui fabrique ses divisions en prenant en compte l'origine
des élèves en même temps que leur sexe et leur niveau scolaire, en combinant
les pressions des parents, les demandes des professeurs et l'intérêt des élèves ?
Pour autant, on ne saurait dire qu'ils ne relèvent pas d'une politique d'intégration
comprise comme lutte contre les discriminations au sens large, c'est-à-dire
lutte contre les désavantages induits, directement ou non, par les jeux de
la catégorisation ethnique. Car ils sont effectivement source de désavantages
durables pour certains individus, et, plus souvent encore, source de perturbations
collectives de tous ordres. Ils contreviennent visiblement aux normes de justice
du « service public de l'éducation nationale » :
ils heurtent l'égalité des usagers devant le service public, l'égalité de
traitement des usagers par le service public, et - ce n'est pas le moindre
problème - le principe qui veut que l'éducation, « première
priorité nationale », perpétue la cohésion du corps social... Visiblement,
c'est-à-dire au vu et au su de tous, d'une façon « mutuellement
manifeste » pour la grande majorité des acteurs sociaux concernés,
diraient les cognitivistes (Sperber & Wilson, 1989:68).
En bref, la politique de l'autruche poursuivie jusqu'ici en matière de gestion
scolaire de la pluralité ethnique s'est accompagnée de nombreux effets non
voulus. Maintenant que l'on connaît mieux la vitalité de la catégorisation
ethnique en France et la diversité des investissements psycho-sociaux de l'ethnicité
dans le domaine scolaire, ce type de politique est carrément contre-intuitif.
Une « lutte contre les discriminations » qui ne prend
pas ces faits en compte, au motif qu'il ne s'agit pas de discriminations au
sens pénal du terme, ne s'en trouvera-t-elle pas discréditée dans le sens
commun ? C'est le risque qu'a pris le gouvernement, en choisissant d'attendre
(1).
Françoise
LORCERIE
NOTE
(1)
Cet article reprend certains développements d'un exposé au colloque Définir
l'intégration ? Perspectives françaises et québécoises (IEP d'Aix-en-Provence,
25-26 mars 1999, dir. Yannick Resch), à paraître.
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VEI enjeux n° 121 - juin
2000
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